En quête de ra­cines

Entretien avec Smiljan Radić Clarke

Une architecture de la fragilité, comme suspendue dans le temps, capable de saisir des dimensions de l’expérience immédiatement perceptibles et en même temps difficiles à décrire avec des mots: c’est cette œuvre singulière de Smiljan Radić Clarke qui a été couronnée par la plus haute distinction en architecture, le Pritzker Prize 2026. Annoncé avec un léger retard par rapport au calendrier habituel — en raison de révélations concernant l’implication de Tom Pritzker dans des documents issus de procédures judiciaires liées à Jeffrey Epstein —, le prix revient pour la deuxième fois en Amérique du Sud. Il salue chez Radić un talent, une vision et un engagement exceptionnels, qui ont donné naissance, au fil du temps, à des contributions profondes, durables et humanistes. 

Date de publication
28-04-2026

Né à Santiago du Chili, dans une famille d'origines croate et anglaise, Radić a très tôt développé une conscience des identités multiples qui le traversaient. Cette sensibilité a nourri une vision de l'identité comme quelque chose qui se construit activement, plutôt que comme un simple héritage. C'est dans ce cadre que son approche de l'architecture prend forme : une orientation perceptible dès l'adolescence, puis consolidée par un parcours entre Santiago et Venise, où la confrontation avec l'histoire chilienne, la découverte d'autres lieux et une réflexion plus existentielle sur l'architecture ont façonné une attention particulière aux liens entre espace, expérience et condition humaine.

Depuis son atelier fondé à Santiago en 1995 avec un seul assistant, Radić a développé une pratique ancrée dans le dialogue avec l'existant. Sa philosophie de projet s'éloigne de l'agitation des grandes métropoles pour privilégier le retrait, une condition presque monastique. Cette posture traduit une quête de stabilité définie par l'individu, qui se déploie dans une relation attentive au lieu et à son contexte. C'est sans doute ce qui explique que nombre de ses premiers projets aient pris la forme de refuges, pensés comme des espaces d'immersion dans la nature, dans un délicat équilibre avec leur environnement.

Atypiques, parfois rebelles, ses formes introduisent une dimension temporelle qui vient perturber leur contexte, comme en témoignent ses nombreux pavillons. En travaillant avec des éléments naturels — envisagés à la fois comme structures et comme matières sculpturales —, son architecture répond à la fragilité des lieux avec retenue et précision. Le choix des matériaux est minutieux, guidé par la volonté de minimiser l'impact sur le paysage : une approche de la durabilité plus vécue que proclamée.

espazium rivista : Dans une récente interview, vous disiez avoir appris l'attribution du Pritzker alors que vous étiez plongé dans votre travail quotidien. Comment un prix de cette ampleur s'inscrit-il dans votre pratique — ou au contraire la perturbe-t-il ? Quel impact imaginez-vous pour la suite?
Smiljan Radić Clarke : Il est impossible qu'un prix comme celui-ci n'ait aucun effet sur votre travail. Ces deux dernières semaines, j'ai dû répondre à un grand nombre de messages tout en essayant de continuer à travailler du mieux possible. Ce qui me préoccupe surtout — et que j'ai réussi à préserver jusqu'ici, avec très peu de concessions —, c'est le temps consacré à concevoir. Ne pas en perdre une minute est essentiel. Le reste se mettra en place.

Si vous deviez raconter comment tout a commencé, par où commenceriez-vous? Y a-t-il eu un moment décisif, une sorte de révélation?
Non, pas vraiment. Il n'y a pas eu de révélation particulière, et cela ne m'a pas semblé difficile. Au Chili, pendant la dictature, l'enseignement dépendait d'un petit groupe de professeurs influents. Après mes études d'architecture, j'ai obtenu une bourse pour aller à l'IUAV de Venise. C'est à ce moment-là que ma compréhension de l'architecture a vraiment commencé à s'approfondir.

Votre parcours n'a pas été linéaire : vous avez quitté l'université un temps, voyagé, vécu à Venise. Avec le recul, quel rôle a joué cette période?
C'était l'une des plus belles périodes de ma vie. Je voyageais, avec du temps devant moi.

Vous avez dit un jour : «Parfois, il faut se fabriquer ses propres racines. Cela donne de la liberté.» Le fait d'avoir grandi dans un contexte où les racines étaient encore en construction a-t-il influencé votre regard?
Je faisais référence à certaines constructions qui n'ont pas vraiment leur place dans l'architecture telle qu'on la définit habituellement. Je les appelle des «constructions fragiles». Elles développent spontanément leur propre réalité, souvent liées à un seul auteur et sans ancrage vernaculaire. D'une certaine manière, elles produisent leurs propres racines — et c'est cela qui m'intéresse.

Dans certains projets, le dialogue avec les maîtres est très présent. Quels ont été les vôtres, y compris en dehors de l'architecture?
Il y en a beaucoup. Des sculptrices comme Eva Hesse, Louise Bourgeois, Rachel Whiteread, et bien sûr Marcela Correa. Je m'intéresse aussi à des artistes contemporains comme Pierre Huyghe, notamment sur le plan théorique.

Dans vos premiers projets, la notion de refuge revient souvent. Que signifie-t-elle aujourd'hui, dans un monde marqué par l'hyperconnexion?
Le refuge évoque au moins deux choses. De l'extérieur, une certaine distance physique — parfois une «proximité impossible» avec l'environnement. Ce n'est pas forcément de l'isolement, mais plutôt une forme de retrait. De l'intérieur, c'est la possibilité d'une vie singulière, non transférable, même si elle semble comparable à d'autres. Cela touche à un instinct fondamental de préservation.

Votre travail semble parfois lié au silence, comme une mise à distance du bruit du monde. D'où vient ce besoin?
Pas nécessairement. Chaque projet est différent, et je me méfie des règles générales qui finissent toujours par être contredites.

Vos projets prennent souvent des formes inhabituelles, presque comme des objets vivants dans l'espace public. Comment abordez-vous leur dimension sculpturale?
Ces formes ont toujours existé dans l'histoire de l'architecture. Leur étrangeté ne signifie pas qu'elles soient sculpturales : cela veut simplement dire qu'elles reposent sur d'autres logiques. Dans mon cas, elles sont souvent liées à des matériaux variés et à des références extérieures à l'architecture.

Votre travail dialogue avec le temporaire. Comment pensez-vous la permanence aujourd'hui?
L'architecture, au sens large, n'est pas limitée par une temporalité stricte. Une pyramide, un cirque ou même un accident de voiture sont des événements exposés au monde. Je vois l'architecture comme un événement, au sens d'Alfred North Whitehead. Un musée solide, une tente éphémère ou un projet non réalisé ont, pour moi, une valeur équivalente.

La fragilité est-elle une condition à accepter ou une qualité à construire?
Les deux, selon les situations.

Vous avez fondé en 2017 la Fundación de Arquitectura Frágil. Quel en est l'objectif?
Promouvoir l'étude et la diffusion d'une architecture expérimentale, que nous définissons comme une «réalité improbable», où les frontières disciplinaires sont volontairement floues.

Vous utilisez souvent des matériaux bruts, peu transformés. Quelle relation cherchez-vous à établir avec la matière?
Je choisis des matériaux que je peux maîtriser consciemment. Cela ne signifie pas éviter le risque ou le rechercher systématiquement. J'essaie surtout de limiter les dommages sur les sites, en m'adaptant à ce qui est disponible. C'est une approche pragmatique, qui peut parfois — mais pas toujours — être plus économique.

Et la durabilité dans tout cela?
Elle est souvent abordée à travers des catégories standards, parfois appliquées sans réflexion. Or il faudrait tenir compte des contextes culturels et des opportunités réelles.

Votre architecture semble difficile à traduire en mots et appelle une expérience directe. Qu'en pensez-vous?
J'essaie toujours d'expliquer ce que je fais de la manière la plus claire possible. Mais je comprends que mes constructions puissent paraître déroutantes au premier regard.

Peut-on parler d'un style architectural chilien aujourd'hui?
J'espère que non ! Ce serait une forme de mort prématurée. Ce qui caractérise ma génération, c'est justement la diversité des approches. Chacun d'entre nous est une pièce indépendante, et c'est cette pluralité qui fait notre force.

Quels sont vos projets pour l'avenir?
Je travaille actuellement sur plusieurs projets importants, qui explorent de nouvelles stratégies, tous en dehors du Chili. Mais à la suite de ce prix, j'aimerais pouvoir construire à nouveau dans mon pays, et ne pas être réduit à un rôle d'architecte «d'exportation», présent uniquement à travers des expositions ou des conférences.

Sophie Marie Piccoli est architecte et correspondante pour espazium rivista – espazium.ch

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