Le stock, re­mède à l’em­bal­le­ment des flux

Exposition au Pavillon de l'Arsenal, Paris

Il y aurait une revanche à prendre: celle du stock sur le flux. Cest tout du moins ce que défend Paul Landauer dans lexposition Stock, architectures de survie et de transmission, qui vient d’être inaugurée au Pavillon de lArsenal, dans un centre de tri désaffecté du 9e arrondissement de Paris.

Date de publication
27-04-2026

Le lieu est puissant, comme le sont les espaces qui viennent tout juste de changer d’affectation. La scénographie accentue les qualités intrinsèques de cette grande halle de la Poste qui pourrait tout aussi bien figurer parmi les œuvres architecturales présentées dans l’exposition. L’architecte et historien Paul Landauer y expose une thèse urbaine et écologique qui a le mérite d’être globale, comme savaient l’être certaines expositions emblématiques de la seconde moitié du 20e siècle.
Le fil rouge qui permet de lier dans un destin commun les chasseurs-cueilleurs et les malheureux captifs de lIA que nous sommes est le rapport au stock, nous dit le commissaire. Cest pour stocker, plus que pour sabriter, que lhumanité apprend à construire des maisons. Cest là où lon stocke lexcédent alimentaire que se forment des bourgs, et cest là où ce stock devient conséquent que se tiennent les grandes fêtes rituelles.

La ville en entrepôt

Le stock ne serait pas juste l’une des fonctions accessoires de la cité, mais bien sa raison première. Il est à la fois la sauvegarde des communautés dhumains et leur damnation. Cest pour le constituer que se met en place le travail, et cest pour sapproprier celui des autres que les hommes partent en guerre, encore en 2026. Plus près de nous, le stock familial ou communal serait le fondement de lautarcie et de la transmission que la modernité va sefforcer de défaire pour rendre les individus dépendants dune économie marchande. 

Cest contre le stock comme principe dautonomie que se met en place la logistique de flux tendu, avec la contribution coordonnée de l’électricité, du chemin de fer et de lentrepôt frigorifique. À l’image de Chicago et ses entrepôts de viande bovine, ou, à peu de choses près, Lorient1 et ses gigantesques frigos à poisson — l’équivalent piscicole du couplage entre rail et entrepôt frigorifique à l’origine la logistique moderne. Cest là que les choses se gâtent, un peu avant la Seconde Guerre mondiale mais surtout juste après, avec la généralisation du conditionnement des aliments et du transport mécanisé des marchandises et des ressources. 

Dans un monde devenu plateforme globale circulatoire, immobiliser revient à perdre de largent. Cette modernité des plateformes logistiques et des grandes surfaces déteste quon lui rappelle lexistence dun stock. Ceux-ci sont invisibilisés, relégués hors des agglomérations où ils vont pouvoir croître aveuglément comme les chaînons interchangeables dun système de flux permanent.
Cest sur ce modèle que depuis vingt ans se développent aussi les centres de données, ces lieux de stockage de tout et de rien, du plus important au plus trivial, en passe dengloutir le monde, à la fois par leur appétit gargantuesque et leur incontrôlable demande énergétique. Sur ce point, on se demande si la dichotomie initiale entre flux et stock tient toujours. Si le centre de données gère des flux, nest-il pas du côté du stock, sorte de boîte noire aveugle, cœur de temple interdit daccès qui concentre dans un lieu circonscrit tout ce qui peut être imaginé ?

"La différence entre le grenier vernaculaire et le centre de données réside précisément dans leur interaction avec le récit collectif"

Pour Landauer, la différence entre le grenier vernaculaire et le centre de données réside précisément dans leur interaction avec le récit collectif. Dans largumentaire des paysans qui la constituent, la réserve communautaire de blé, de riz, dhuile ou de poisson séché incarne lautarcie et la résilience collective, remplissant ainsi une fonction de cohésion sociale. Étant hors de vue, et, d'une certaine manière, inconcevables, les centres de données, ne sont pas en mesure d'accomplir cette tâche. Lhumain y est empêché non seulement d’y pénétrer mais aussi, à certains égards, d’en avoir une représentation.
Quant aux lieux de self-stockage qui prolifèrent dans les grandes villes, on y entrepose ce que la modernité a choisi de bannir de lespace domestique : les objets ayant appartenu aux générations précédentes, les souvenirs de membres de la famille qui ont quitté le foyer. La capacité dun foyer à contenir les traces de plusieurs générations sest défaite avec la dissolution de la famille transgénérationnelle. Aujourdhui, on vide la chambre des enfants des jouets qu’elle contient dès leur départ, parfois même avant, dès quils basculent dans le tout numérique, vers l’âge de 12 ans.

Non seulement les grands dispositifs de stockage du monde globalisé ne sont pas faits pour nous donner une idée de leur rôle dans la marche du monde, mais ils sont sciemment invisibilisés pour entretenir la fable moderniste dun flux logistique ininterrompu, silencieux et surtout intarissable. Sauf que les ressources s’épuisent. Elles s’épuisent dautant plus que le monde est toujours dorloté par ce récit réconfortant dun flux perpétuel qui apporte les denrées et la marchandise juste à lendroit où nous en avons besoin.

Le retour du stock

La thèse de lexposition est celle dun retour à une visibilité des stocks pour sortir de cette illusion dabondance et réapprendre la nature finie des biens et des denrées qui nous soutiennent. Loin de toute nostalgie, Landauer appelle à une réhabilitation du stock dans la hiérarchie des intérêts des architectes, non pour retrouver le pittoresque des caves et des greniers, mais pour envisager des sociétés moins dépendantes des flux et plus conscientes des volumes de matière, de denrées et d’énergie quelles engagent. L'arrêt soudain des flux au cours de la première année de la pandémie de COVID-19 aurait-il pu contribuer à façonner sa vision de communautés résilientes, capables de se constituer des réserves ? Quoi qu'il en soit, cet accident globalisé a mis en évidence à la fois l’importance et la vulnérabilité des flux.

Au-delà de cette sociologie de la ville et de lhabitat, lexposition et louvrage qui laccompagne comportent un volet purement architectural avec toute une série de réalisations récentes qui remettent la réserve et le rangement au cœur dun écosystème de lhabitat et de production en quête de résilience. On y retrouve des exemples anciens comme la peu connue Put Away House des Smithsons, et bien plus récents comme lhôtel logistique à Vitry-sur-Seine par ChartierDalix, ou le Palais des Congrès de Charleroi par Jan de Vylder et Inge Vinck.

Stock est une proposition globale pour ralentir, à défaut de pouvoir l’inverser, la fuite en avant dun monde qui cloisonne de manière étanche les manifestations urbaines des dispositifs et des fonctions qui les rendent possibles — les lieux de socialisation et de travail des centres de données qui en sont les principaux outils, les marchandises fétichisées des plateformes logistiques qui les acheminent, la ville scénographiée de celle, ingrate, qui l’alimente. Lhypothèse étant que seule la prise en compte de la face cachée des décors dans lesquels nous évoluons peut nous amener à modérer nos usages.

Jusqu'au 28.06.2026
Exposition
Stock, architectures de survie et de transmission
La Poste Rodier, 30-32 rue Louise-Émilie de la Tour d’Auvergne, Paris 9e
– pavillon-arsenal.com

Christophe Catsaros est critique d'architecture indépendant et ancien rédacteur en chef de la revue Tracés.


Notes
 

1 Dans son incontournable Architecture Follows Fish (MIT, 2024), André Tavarès consacre un chapitre entier à ces pionniers européens de la logistique des produits frais, qui, dans les années 1920, ont été les précurseurs de la modernisation du port de pêche de Lorient. 

Sur ce sujet