Eloge du rai­son­nable

Quelques considérations à propos d’interventions dans l’existant et des concours d’architecture qui s’y rapportent.

Date de publication
29-09-2016
Revision
04-10-2016

Le projet dans l’existant, enjeu considérable et incontournable de l’architecture en ce début de 21e siècle, tant quantitativement que qualitativement, fait l’objet de concours publics, lorsque les conditions le requièrent. Malheureusement, les termes qui le désignent – rénovation, assainissement, remise aux normes – en disent long sur les préjugés liés au résultat attendu, à savoir une performance technique imposée par un carcan de lois chaque fois plus contraignantes, qui laminerait la créativité des équipes de conception, celle des architectes en premier lieu, réduits au rôle de gestionnaires, de «caisses enregistreuses» des adaptations légales que le bâti doit subir.

Ce degré zéro de la pratique du métier d’architecte semble peu à peu révolu, ou tout au moins disons que sa médiocrité, présentée comme inéluctable, est réfutée et contredite par de beaux projets issus de concours d’architecture1. L’architecte Martin Boesch présentait ce printemps l’avancement, forcément lent, du projet brillant qu’il déploie avec Diener & Diener pour le Kongresshaus de Zurich. Lauréat d’un concours public jugé en 2013, ce conglomérat de bâtiments de 1895, 1939 et 1985 a été entièrement «revisité»2. Michele e Francesco Bardelli célébraient récemment les dix ans de la restauration de la bibliothèque cantonale de Lugano (Rino Tami, 1936-1941), travail subtil sur un bâtiment d’exception. Rolf Mühlethaler intervient en ce moment dans le quartier bernois du Tscharnergut avec une insertion solide et respectueuse, suite à un processus de projet concerté mis en place en 2009. Son savoir-faire dans l’existant se décline dans la reconversion splendide de l’usine textile Schild en Haute école des arts de Berne (HEAB), livrée en 2008. Reto Mosimann, de Spaceshop Architekten à Bienne, démontre que même des bâtiments a priori «catastrophiques» quant à leur adaptation à la sécurité au feu, aux séismes et leur soi-disant incompatibilité à répondre aux exigences thermiques – tel le complexe en structure et enveloppes d’acier de l’OFSPO de Macolin construit par Max Schlup (1967-1970) –, peuvent faire l’objet d’interventions délicates qui tressent conservation et adjonction de manière élégante, en «développant l’existant». Stefan Schmidlin, de Zulauf + Schmidlin à Baden, explique comment, dans le cadre d’un concours lauréat pour la restructuration de la Kantonsschule de Baden (1958-1964), il a basé sa fine stratégie de projet sur les caractéristiques du bâtiment de Fritz Haller, dont l’adaptabilité déclarée par son concepteur est bel et bien réelle.

Mais qu’est-ce qu’un beau projet dans l’existant? Un projet de qualité peut-il se définir avec les mêmes critères que ceux du neuf? Rien n’est moins sûr.
Nous avons observé ces vingt dernières années un changement d’attitude culturelle et professionnelle. De la construction neuve dans l’existant, sans considération aucune pour celui-ci, voire avec une volonté affichée de «relookage» systématique et quelque peu butée, nous sommes passés à des positions nettement plus respectueuses, assimilées parfois à des reconstructions à l’identique lorsque la valeur patrimoniale du bâtiment l’exige. Plus récemment, on a vu émerger le concept de projet responsable, savant dosage de construction originale et de prolongement actuel, de performances constructives et de mémoire matérielle entrelacées.

Si la question de la démolition-reconstruction complète ne se pose plus aujourd’hui (une fois pris en considération le coût global de l’énergie grise de l’opération), le démontage jusqu’au squelette porteur et son rhabillage ont été a l’ordre du jour plus que nécessaire. Ce genre de proposition remporte parfois les faveurs de jury de concours, comme cela a été le cas pour celui de la rénovation – «Sanierung» – du Gymnasium Strandboden construit par Max Schlup, à Bienne, en 1980. Malgré une contre-proposition raisonnable, nettement plus économique et respectueuse, proposée par la section de la Fédération des Architectes Suisses locale (FAS) en 2012, les travaux sont en cours sans considération pour la contre-proposition. Dépenser plus pour les mêmes prestations requises et sacrifier la matière originale semble absurde et questionne les valeurs éthiques de notre pratique du métier. Disons que, pour le moins, ces stratégies ne partagent pas les préoccupations et tendances affichées par les manifestations architecturales mondiales, telles celles de la Biennale de Venise 2016.

Chaque projet est singulier. Il a comme substrat un bâtiment unique, dont la valeur patrimoniale reste à définir et un état de conservation particulier. Confrontons par exemple l’évolution de deux bâtiments identiques, construits par l’architecte Raymond Lopez, qui connaîtront un sort radicalement différent, bien qu’aussi riches d’enseignements l’un que l’autre3. La tour du Bois-le-Prêtre a été réalisée entre 1958 et 1961 en périphérie parisienne, lourdement rénovée en 1990, puis remodelée et agrandie avec une nouvelle enveloppe de jardins d’hiver par les architectes Frédéric Druot et Lacaton & Vassal en 2008-2012. Sa «jumelle», construite pour l’Interbau de 1957, a subi quelques changements mineurs puis, récemment classée, a été restaurée dans les règles de l’art par Winfried Brenne Architekten en 2009-2012. Deux parcours pour le moins différenciés. En revanche, la méthode d’anamnèse et d’analyse de l’architecture existante, dans ses moindres détails et dans toutes ses potentialités, substrat même du projet qui s’y développe, s’applique de la même manière, et doit être menée avec la même rigueur.

Peut-on donc se servir des mêmes critères pour juger lors d’un concours d’architecture un projet neuf ou dans l’existant? Pas strictement. Si le neuf se juge à l’échelle 1/200e et la prégnance de l’image est souvent déterminante, le projet dans l’existant se juge lui par le détail et sa matérialité. Par exemple, là où le neuf peut revendiquer un label énergétique souvent de manière quelque peu désinvolte – nombreux sont les projets réalisés qui s’avèrent des bâtiments plus qu’inconfortables, et par ailleurs la norme n’a jamais prétendu garantir un quelconque confort, notion trop complexe pour être réduite à quelques formules – le projet d’intervention dans l’existant doit le décrire par le menu.

Loin de l’abstraction floutée des images de synthèse qui ne valorisent que les professionnels qui les produisent, la présence de l’existant s’impose dans sa crudité, incarne la mémoire du projet, de l’historique de sa conception et de sa construction, de son épreuve à l’usure du temps et aux transformations subies. Le détail n’est pas une recette extraite d’un catalogue technique quelconque, mais une confrontation, une superposition, une interprétation qui surgit du «as found», qui le rend lisible, lui redonne sa présence, voire sa dignité, en explicite la valeur et en souligne l’intelligence. Car les architectures récentes sont souvent éloignées du monumental et du luxe, au risque de paraître banales, et trop diffuses pour satisfaire notre soif de «protagonisme», la retenue s’apparentant à de l’incompétence. Le meilleur projet est souvent proche de l’invisible, du non-immédiatement perceptible, loin d’une gesticulation formelle exaspérée, qui, dans l’espace réduit et sévère réservé à l’expression «artistique» dans le projet dans l’existant, s’épanche dans le décor, ou ce qu’il convient désormais d’appeler l’ornementation, sortie il y a une vingtaine d’années du purgatoire grâce aux broderies numériques. Les artistes, les vrais, sont parfois invités pour «pimenter» un projet par trop insipide, offrant une caution «culturelle» parfois hors de propos. Invisible aux rétines fatiguées, le «Weiterbauen» se construit dans l’observation attentive du substrat bâti et l’élaboration raffinée du processus de projet, dans la réflexion et la conception, dans la contrainte économique et énergétique et l’analyse désenchantée des données comparatives, bref, dans une démarche conceptuelle qui embrasse le rationnel sans pour autant bannir les poétiques propres au métier d’architecte. Il ne s’agit pas de «rajouter une couche» de plâtras isolants, à l’image de ces embaumements qui commencent à «tartiner» les villes européennes par quartiers entiers, produisant un gonflement des enveloppes tels les visages bouffis de malades traités à la cortisone.

Invisible, ou plutôt efficacement discret, le projet dans l’existant doit faire appel à d’autres critères que le neuf pour être valorisé, pour être compris, pour être proposé et retenu par un jury de concours d’architecture. Il fait appel à des spécificités, des compétences et à une réflexion critique qui lui appartiennent. Lors des discussions de concours, et sur la base de détails grandeur nature, de maquettes et de graphiques d’évaluation, il est question de modénature et de sections de profilés de vitrages, de couleurs et de matériaux de protections solaires, de parapets et autres composants architecturaux. Sont aussi abordés l’ergonomie des ouvrages et le confort des usagers, la perception lointaine et rapprochée, le plaisir tactile et visuel des surfaces proposées, la qualité lumineuse et l’apport solaire, la flexibilité de ces merveilleuses structures porteuses ponctuelles. Ou encore la ventilation naturelle et le rapport avec les prolongements extérieurs immédiats minéraux ou végétaux, l’intelligence et l’astuce des dispositifs proposés, l’efficacité économique et énergétique, la valeur architecturale ajoutée par le projet à celle qui préexistait, en bref une convocation actuelle de ce qui était débattu, parfois poétiquement et/ou problématiquement, lors des quelques reconsidérations fondatrices du métier au siècle dernier (citons par exemple celle de la Neue Sachlichkeit, particulièrement iconoclaste de ce point de vue-là). Enfin la réévaluation des éléments fondamentaux d’architecture, du système constructif aux fragments qui le composent, ce dialogue avec les configurations matérielles de base et avec leurs fonctionnements, accompagnant avec plaisir la redécouverte des «Elements of Architecture» par Rem Koolhaas4, pied de nez comique mais salutaire à une production architecturale écervelée qu’il a lui même contribué à produire. Nous dirigerions-nous vers ce que l’on pourrait nommer un projet responsable, dans lequel la reconsidération de l’existant ne serait pas une limitation intellectuelle mais son contraire, l’art et la technique d’y déployer l’architecture?


Notes

1. Voir les articles [60x60]2: une démarche innovante pour la sauvegarde de la Cité Carl-Vogt et Rénovation de l'Amphipôle: un processus exigeant, un résultat subtil

2. Martin Boesch, «Andante con sentimento. La restauration du Kongresshauss – Tohnhalle à Zurich», conférence organisée par le TSAM-Docomomo Switzerland à l’EPFL le 2 mai 2016. Une semaine plus tard, la population zurichoise acceptait par son vote favorable le budget pour la réalisation du projet.

3. Franz Graf, Giulia Marino, «Strategien zum Erhalt moderner Architektur», in Werk, bauen und wohnen, n° 10, octobre 2013, pp. 20-25.

4. Fundamentals, La Biennale di Venezia, 2013-2014, curateur Rem Koolhaas.