Déjà-vu à Do­rigny: Pru­dence est-elle mère de toutes les ver­tus (éco­lo­giques)?

Un programme hyper ambitieux, un jury très engagé, secondé d’une dizaine de spécialistes compétents: le dernier concours lancé par l’Université de Lausanne avait tout pour favoriser un bâtiment innovant et vertueux sur le plan écologique. Mais sur le campus vaudois, Prudence est mère de toutes les vertus. Le résultat défie l’idée même d’innovation.

Date de publication
11-01-2022

Rarement on a lu programme de concours aussi ambitieux sur le plan écologique. Le maître d’ouvrage, l’Université de Lausanne (UNIL), s’imaginait ainsi recevoir un projet innovant, «encore impensé à l’heure actuelle». Il aurait dû privilégier – comme le programme l’y incitait en évoquant « pierre massive, terre crue, briques de chanvre, bois, paille et autres fibres végétales» – le recours à des matériaux à faible énergie grise, une architecture bioclimatique, des dispositifs «low-tech», qui incitent à « réapprendre la météorologie quotidienne» – quitte à exiger de l’utilisateur (des étudiant·es des facultés de droit et HEC) «d’adapter ses comportements comme sa tenue vestimentaire1». S’il s’agissait de répondre à une telle ambition par l’audace et l’innovation, le projet lauréat ne semble pas sortir des sentiers battus. Il s’inscrit dans la continuité de ce qui a été construit sur le campus depuis des décennies : un volume compact, largement vitré, posé sur la grande prairie de Dorigny. Rien de bien innovant donc.

Ce n’est pourtant pas l’audace qui manquait aux 41 équipes. Au second rang, Pont12 Architectes fabrique un ­bâtiment-paysager tout en longueur, semi-enterré et arborisé. Certains murs sont en béton, mais la structure en bois et les cloisons en terre. Sa forme suit celle d’un puits canadien géant, un échangeur air-sol qui régulerait naturellement son climat, à l’aide de tours à vent et de clapets. Mais comme le serpent auquel nous fait penser son plan, l’empreinte au sol du bâtiment, les surfaces contre terre, les façades et la circulation intérieure seraient démultipliées, et les espaces difficilement réversibles.

Au troisième rang, Philippe Rahm met en projet une collection de dispositifs climatiques décrits dans son Histoire naturelle de l’architecture. Le bâtiment tout entier est pensé comme un «dispositif thermodynamique naturel», le climat intérieur étant régulé par un atrium reliant un «pôle froid» (en soubassement) à un «pôle chaud» (une serre en toiture). L’air serait aspiré par une tour à vent et expulsé par une autre, après avoir circulé dans des serpentins placés sous les revêtements de sol (en pierre, bois ou laine, selon le degré d’effusivité). «Trop ambitieux», regrette le jury – comprenez «trop compliqué»: la structure tripartite mélange pieux en béton, structure mixte bois-béton et piliers en pierre, puis un plancher bois porté par des piliers dont les sections s’affinent à chaque étage.

Le lauréat (Background architecture) propose au contraire des solutions constructives et architecturales simples, éprouvées. Plutôt que de risquer un matériau alternatif, le projet repose sur une structure bois aux étages supérieurs (avec dalles mixtes) limitant le béton aux deux premiers, en précisant simplement que celui-ci sera «recyclé». Rappelons que le béton recyclé ne contribue pas forcément à la lutte contre le réchauffement climatique: traiter les granulats issus de la démolition consomme beaucoup d’énergie et le mélange obtenu nécessite autant, voire plus de ciment (qui, lui, n’est pas recyclable). Pourquoi pas en pierre? Le plan, fluide et compact, est largement vitré sur la placette (au nord). Le projet ne propose pas non plus de réflexion nouvelle sur la gestion du climat: la ventilation naturelle serait utilisée «en complément» de la ventilation double-flux mécanisée (afin d’assurer un «confort optimal» dans un environnement sonore pollué par l’autoroute voisine). En résumé, les propositions concernent moins l’architecture que la technique et, surtout, l’investissement dans le choix d’approvisionnement énergétique et des matériaux locaux et recyclés – décision qui n’incombe qu’au maître de l’ouvrage.

L’innovation est liée au risque – le jury le plus ambitieux du monde ne peut livrer un résultat innovant si le maître d’ouvrage n’a pas la capacité de prendre un tel risque. Mais pour être vertueux sur le plan environnemental, faut-il vraiment chercher «l’impensé», ou investir correctement dans ce qu’on maîtrise? Viser l’utopie ou travailler la réalité ? Une grande confusion règne actuellement dans ce qu’on considère comme vertueux, faute de pouvoir comparer objectivement l’impact réel des décisions de projet sur l’environnement, puis de les hiérarchiser correctement. 1) une forme compacte, 2) une surface au sol minimale, 3) un schéma de ventilation simple, 4) une structure réversible2. Voilà encore, dans l’ordre, les mesures prioritaires – depuis l’Antiquité. Et là, le projet lauréat fait tout juste. S’il y a une révolution dans l’architecture écologique en terre vaudoise, ce sera lentement, mais sûrement.

Nouveau bâtiment pour les Sciences humaines, Campus de l’UNIL

 

Procédure: Concours d’architecture en procédure ouverte à un degré selon règlement SIA 142

 

Membres professionnels du jury: Emmanuel Ventura, DGIP-DFIRE VD, architecte cantonal (président); Emeric Lambert, architecte, PARC; Valentin Kuník, architecte, KDM; Marlène Leroux, architecte, Atelier Archiplein; Marco Sonderegger, architecte, CArPE; Philippe Pont, architecte, directeur général DGIP-DFIRE VD

Notes

 

1 Toutes les citations de l’article émanent du rapport du jury, disponible en téléchargement libre sur competitions.espazium.ch

 

2 À noter que le bâtiment devra être livré en 2028. D’ici là, comment aura évolué le cursus? Le programme sera-t-il le même? Et combien de degrés Celsius aurons-nous gagné?

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