Chro­nique d’un ra­tage an­noncé

Recension du livre «La comédie des Halles, intrigue et mise en scène» de l'architecte et critique Françoise Fromonot

Publication
09-04-2019
Revision
09-04-2019

Après un premier opus mordant contant à chaud les coulisses du marché de définition pour le réaménagement des Halles de Paris (La campagne des Halles, les nouveaux malheurs de Paris, 2005), Françoise Fromonot poursuit son entreprise de déconstruction du projet récemment achevé avec un ouvrage dense, une enquête tous azimuts menée avec rigueur et pugnacité, à la manière des meilleurs polars.

Elle y chronique cette fois la phase de réalisation de ce relooking profond du «Ventre de Paris» : la restructuration des accès à la gare RER, le réaménagement du Forum et du jardin, et surtout la construction du « carreau » (le toit de verre imaginé par l’équipe SEURA/David Mangin, lauréate du marché de définition en 2004) devenu «canopée» à l’issue d’un nouveau concours remporté en 2007 par les architectes Berger et Anziutti.

De ce récit foisonnant, personne ne sort indemne: ni les politiques, ni les architectes, ni les associations de riverains. De compromissions en renoncements, d’incompétence en petits arrangements entre amis, le public devient privé, les équipements sont relégués dans les confins, les coûts explosent, la transparence se fait opacité et la canopée fuit quand il pleut. Dans un passage particulièrement éloquent, Fromonot montre comment la Ville de Paris, avec un amateurisme confondant, a cédé pour rien les espaces commerciaux du Forum, dans le sous-sol des Halles, au géant mondial de l’immobilier commercial Unibail.

Au-delà de la révélation des défaillances scandaleuses qui ont émaillé le projet, on appréciera la manière très fine dont Fromonot reconstitue la scène de crime. Alors que le caractère vaudevillesque de l’affaire appellerait le sarcasme facile, elle choisit de se placer en retrait pour laisser parler la matière considérable recueillie pendant ses trois ans d’enquête. Depuis les coulisses, elle orchestre les documents et les citations, qu’elle choisit savamment. Par l’effet du tri sélectif qu’elle opère, les faits et les paroles prononcées parlent d’eux-mêmes, sans pitié pour les protagonistes, et la réalité apparaît, implacable et cruelle.

Près de 50 ans après la démolition des pavillons Baltard, décidée par Jacques Chirac au nom de la modernité et du rayonnement de Paris, l’histoire semble se rejouer. Les Halles refaites à neuf tiendront bien quelques décennies avant que l’esthétique de la canopée, comme celle des anciennes halles avant elle, ne soit à son tour périmée (pour tout dire, elle l’est déjà). Cette fois, dans un contexte mondialisé, elles sont une pièce de plus dans l’entreprise globale de la Ville de Paris et de ses «partenaires» privés de transformer la rive droite en nouveau triangle d’or commercialo-culturel pour touristes fortunés. Du Marais devenu shopping mall à Lafayette Anticipations conçu par l’OMA, de la nouvelle Samaritaine de SANAA à la future Fondation Cartier dans le Louvre des Antiquaires et, demain, à la collection Pinault dans la Bourse de commerce rénovée par Tadao Ando, le secteur est quadrillé. Un projet après l’autre, Paris se donne aux ténors de l’industrie du luxe, «au prétexte de contribuer à la vie culturelle d’une capitale qui compte déjà des musées par dizaines». À ce jeu, «l’art contemporain, l’architecture, le patrimoine sont mis au service de l’image de marque de ces entrepreneurs planétaires», conclut amèrement Françoise Fromonot.

La comédie des Halles,
intrigue et mise en scène
Françoise Fromonot,
La Fabrique, Paris, 2019 / € 18.–

 

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