Art et es­pace pu­blic

Dossier 06/2026

Date de publication
16-06-2026

En 1977, l’œuvre Positif-négatif, ensemble de sculptures conçu par Édouard Delieutraz pour le quai du Seujet à Genève, suscite l’ire d’une partie de la population. Une pétition, lancée par le parti d’extrême droite Vigilance, demande que ces «carcasses rouillées»1 soient enlevées. En vain. En 1981, l’œuvre est victime d’une attaque à l’explosif non revendiquée.

On n’en finirait pas d’énumérer les œuvres d’art dans l’espace public qui, comme Positif-négatif, ont provoqué la controverse. En quittant les murs des musées et des galeries, l’art investit un espace hautement conflictuel, où s’affrontent des visions opposées de la société, et du rôle que l’art doit y jouer. Placée à la vue de tous et toutes, l’œuvre tend à devenir un «monument, confronté à des enjeux de pouvoir, de politique, de normes, de goûts, d’inclusion et d’exclusion»2.

Dans ce dossier, nous sommes allés à la rencontre d’artistes qui travaillent avec l’espace public romand. Ils et elles ont eu l’occasion d’y intervenir au cours des dernières années, de se confronter à ses contradictions, ses tensions, parfois sa violence. C’est que, encore aujourd’hui, certaines œuvres font débat. En témoigne le Pavillon Simone Weil: Katia Leonelli (p. 14) revient ici sur l’œuvre de l’artiste Thomas Hirschhorn, dont les péripéties (violences, arrêt prématuré envisagé, etc.) ont suscité bon nombre de commentaires dans la presse. Des tensions, on en retrouve aussi autour de Great in the concrete, contre-monument à la statue de David de Pury, «bienfaiteur de Neuchâtel», détruit il y a peu. Mathias C Pfund (p. 6) saisit l’occasion pour tirer un bilan sur la vie de sa sculpture, et les réactions qu’elle produit.

Si l’art dans l’espace public fait autant réagir, c’est aussi parce qu’il est un révélateur. À travers lui, une société choisit ce qu’elle souhaite commémorer, ou au contraire, laisser dans l’ombre. Lou Masduraud (p. 11) l’a bien compris, quand elle fait remonter à la surface des infrastructures et des formes organiques cachées en souterrain. Un pouvoir de révélation que possède aussi l’œuvre SARA de l’artiste Angeles Rodriguez (p. 17), qui convoque, dans le dernier article, la mémoire occultée du lieu.

Chacune à leur manière, les œuvres de ce dossier nous parlent d’enjeux de société actuels. Elles sont un rappel, dans nos parcours urbains quotidiens, que l’espace public n’est jamais neutre, qu’il faut lutter pour son inclusivité, pour faire de la place aux oublié·es.

Notes

 

1 L’expression apparaît dans un article signé par René Koenig: Tribune de Genève, 29 octobre 1977.

 

2 Philip Ursprung, «‹Lipstick on the face of a Gorilla›: Art & Architecture», espazium.ch, publié le 3 avril 2025. Phrase originale en anglais, traduite par l’auteur de ce cadrage.
 

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