Les espaces ex­té­ri­eurs du lo­ge­ment aborda­ble, mo­de d’em­ploi

Dans le cadre de la démarche exploratoire de la fondation Filogie, Sonia Curnier et Julie Riondel ont planché sur un sujet que la recherche comme la pratique ont longtemps ignoré: les espaces extérieurs du logement abordable. 160 pages plus tard, leur rapport décortique les concours, déconstruit quelques idéaux bucoliques et adresse des recommandations concrètes aux maîtres d’ouvrage.

Publikationsdatum
02-11-2026
Revision
02-11-2026

Les deux chercheuses exercent à la Haute école d’ingénierie et d’architecture de Fribourg (HEIA-FR). Sonia Curnier, professeure de théorie de l’architecture et de la ville, a achevé en 2018 une thèse sur l’espace public, puis poursuivi des recherches – en Suède et en Suisse Romande – sur les questions sociales et les processus de conception. Julie Riondel effectue entre 2024 et 2026 une recherche à l’Institut Transform sur le non-bâti, avec une focale sur le paysage et la prise en compte des sols dans l’aménagement du territoire. Leur enquête, mandatée par la fondation Filogie (Fondation immobilière pour repenser le logement par l’innovation et l’expérimentation), doit mener à des recommandations aussi précises que possible, pour renseigner le cahier des charges du concours expérimental qu’elle prépare.

État de l’art: zéro

Le sujet, s’empressent de nous expliquer les chercheuses, est déjà nouveau en soi. «Jusqu’à récemment, les concours ne l’abordaient pas vraiment. Les cahiers des charges sont encore très lacunaires sur la question et, surtout, le milieu de la recherche ne s’y intéresse guère – ou pas encore.» Dans le monde académique, on appellerait cela une niche providentielle. Car ce qui fait la qualité de nos lieux de vie se joue aussi bien dedans que dehors, et il est grand temps que l’on porte autant d’attention à l’un qu’à l’autre.

Dans ces conditions, les deux chercheuses avaient d’abord imaginé une étude comparative sur quatre terrains identifiés pour «observer les écarts fréquents entre des intentions projetées, souvent idéalisées, et la réalité de leur mise en œuvre». Mais en listant les concours récents qui traitent de la question, elles découvrent une mine d’informations et, surtout, de matière à questionner pour remettre en cause nos manières d’envisager ces espaces – à commencer par le vocabulaire, imprécis, que nous employons, qui en dit long sur une forme d’impensé.

Les cahiers des charges offrent un formidable répertoire de ressources: ils renseignent sur le cadre mis en place, les formulations des demandes et donc les attentes; les rapports de jury informent quant à eux sur les stratégies opérées par les équipes et la manière dont les collèges d’expert·es les apprécient. Le rapport final produit par Sonia Curnier et Julie Riondel s’appuie sur l’analyse de 34 concours genevois (2012-2023), sept projets réalisés, et s’articule autour de trois pôles: les enjeux de cadre, les enjeux de conception et leur réalisation, vérifiée sur site.

Donner un cadre à l’extérieur

La première analyse porte sur les moyens alloués aux aménagements extérieurs. Le budget approximatif de référence, fixé par l’Office cantonal du logement et de la planification foncière, a longtemps tourné autour de 130 CHF/m2 (cette cible s’élève désormais à 200 CHF/m2). Quand elles apprennent, au cours d’échanges, qu’un espace public standard coûte environ 300 CHF/m2 à Genève – et jusqu’à 650 pour une place en centre-ville –, elles prennent la mesure du faible investissement concédé. Difficile, dans ces conditions, de concrétiser les espaces verdoyants et multifonctionnels que les images de concours font miroiter.

Les chercheuses analysent ensuite les profils représentés, aussi bien dans les cahiers des charges que dans les jurys. Le constat tombe rapidement: paysagistes et sociologues sont encore largement absent·es. Sur les 34 concours analysés dans cette première partie, huit seulement imposent – et trois suggèrent – la présence d’un·e architecte-paysagiste dans l’équipe; 18 jurys comprennent un·e paysagiste ou un·e urbaniste. Côté résultats, 19 projets lauréats ont toutefois été soumis par des équipes pluridisciplinaires.

Les recommandations des chercheuses s’en déduisent logiquement: des expertises pertinentes et diversifiées dans la rédaction du cahier des charges, dans le jury et dans les équipes; un budget spécifiquement alloué, tenant compte de la gestion et de l’entretien futurs. On constate que ces recommandations s’adressent en réalité plus aux maîtres d’ouvrage (fondations, bailleurs sociaux, caisses de pension, etc.) qu’aux équipes mandataires, car ce sont eux qui ont, en fin de compte, le pouvoir de décider. Filogie, qui a commandé ce rapport, va-t-elle entendre le message?

Comment orienter la conception des espaces extérieurs?

Le second chapitre de l’étude s’ouvre sur les attentes formulées dans les cahiers des charges. Les chercheuses proposent cinq grands axes à mobiliser pour concevoir les espaces extérieurs: d’un côté, le vivant non humain et humain, décliné dans ses dimensions de paysage et d’usages; de l’autre, les enjeux d’articulation, qui se structurent autour de trois échelles que les concours tendent à confondre, sinon ignorer: celle du quartier (s’inscrire dans le réseau d’espaces publics alentour); celle du périmètre d’intervention (maîtriser la gradation du privé au public); et celle du rapport aux immeubles – le traitement architectural des rez-de-chaussée.

Une première analyse lexicale des cahiers des charges révèle que, dans la plupart des cas, seuls un ou deux axes sont exploités, les autres négligés. L’espace extérieur, c’est donc un peu «à la carte», se dit-on. Les demandes spécifiques au sujet demeurent d’ailleurs disséminées, vagues et peu hiérarchisées dans ces documents-cadres. Quant à l’articulation entre ces différents axes, elle reste le plus souvent absente.

L’étude pointe également une évolution rapide des enjeux qui gravitent autour de ces lieux. Leur fonction climatique, par exemple, reste une thématique insuffisamment traitée. En général, on place le potager au soleil et les jeux à l’ombre – l’enjeu est bien présent. Mais peut-on planifier pour toutes les saisons, y compris sous la pluie? Et la place du vivant évolue: jusqu’à la fin des années 2010, le patrimoine végétal et paysager était surtout abordé sous l’angle de l’identité; peu à peu, d’autres enjeux liés à l’environnement et au confort climatique apparaissent timidement dans les cahiers des charges.

Face à ces attentes grandissantes, Sonia Curnier et Julie Riondel invitent à penser l’évolutivité et la polyvalence de ces espaces: comme les enjeux se multiplient (biodiversité, sécurité, habitabilité, accessibilité, confort climatique), mieux vaut des espaces capables d’évoluer dans le temps et de s’adapter aux usages, qui évoluent eux aussi.

Concevoir, mais pour qui?

Les usages et les usager·ères, parlons-en. Dans les documents épluchés, les enjeux fonctionnels dominent (écopoints, couverts à vélos…), mais la qualité d’usage des espaces extérieurs, leur statut et leur vocation sont rarement pris en compte. Sur ce sujet, les chercheuses recommandent une approche plus ouverte: un maître d’ouvrage devrait se donner le droit d’écrire qu’il n’est pas encore complètement déterminé sur ces questions – et que le concours doit justement servir à nourrir sa réflexion. Il est néanmoins important que ces enjeux d’usage soient rappelés aux concurrent·es, au risque, dans le cas contraire, qu’ils soient totalement occultés.

On parle aussi volontiers d’espaces appropriables – mais par qui? Certains publics sont systématiquement favorisés (les enfants, les parents), d’autres oubliés: les adolescent·es, les personnes âgées. La famille est encore pensée comme dans les séries télévisées des années 1990. Or les jeunes de 11 à 15 ans, qui ne quittent pas encore librement leur quartier, n’ont pas du tout les mêmes attentes que leurs petits frères et petites sœurs. Pour répondre à une plus grande variété de publics et de pratiques, il faudrait multiplier les types de rencontres, diversifier les ambiances mais aussi prévoir des espaces de retrait, moins exposés.

Déconstruire les imaginaires bucoliques

Quant à la réalisation, troisième pôle de l’étude, l’analyse de sept projets construits souligne l’inadéquation flagrante entre l’imaginaire romantique véhiculé dans les rendus et la réalité – si concrète, si fonctionnelle. Comme les cahiers des charges renseignent peu sur les usages attendus, les équipes répondent avec des concepts d’appropriation libre, informelle: des espaces où nature luxuriante et convivialité de voisinage se développent librement. Une fois sur site, on trouve souvent des potagers enclos et sévèrement surveillés, des restrictions d’usages, des dispositifs sécuritaires, des espaces morcelés et encombrés par les accès aux parkings, abris à vélos ou autres locaux à poubelles, des habitant·es du niveau 0 qui se barricadent pour préserver leur intimité…

L’enjeu le moins abordé dans les concours est le plus visible une fois les projets livrés: la maintenance, l’entretien, tout ce qui a trait à la conciergerie. Les images qui accompagnent les projets de concours dénotent à elles seules un certain décalage avec le réel. Elles sont encore souvent inspirées de cette peinture bourgeoise de la fin du 19e et du début du 20e siècle (Monet, Vuillard…): bonne société désœuvrée dans des jardins fleuris, déjeuners sur l’herbe, rondes avec des fleurs dans les cheveux. Où sont les concierges sur ces peintures? Certes, il faut faire rêver, précisent les chercheuses – mais à condition de se donner les moyens que ces visions attrayantes puissent se concrétiser.

 

Sonia Curnier est professeure de théorie de l’architecture et de la ville, HEIA-FR.

Julie Riondel a été collaboratrice scientifique (HES 2022-2024) et est actuellement doctorante EPFL.