Jard­ins à tous les éta­ges: mo­de d’ent­re­ti­en

La maintenance des terrasses plantées à Ivry-sur-Seine

Cécile Duvelle, présidente de l'association Jardins à tous les étages – Ivry, nous explique le rôle des habitant·es dans la maintenance des terrasses plantées des logements du centre-ville d'Ivry-sur-Seine, réalisés à partir de 1972 par Renée Gailhoustet et Jean Renaudie. Outil de valorisation architecturale, l'association est aussi un fort vecteur de lien social.

Publikationsdatum
22-07-2026
Cécile Duvelle
Présidente de l’association Jardins à tous les étages – Ivry
Isabel Concheiro
Architecte, professeure et responsable du Joint Master of Architecture Fribourg, HEIA-Fribourg

Les terrasses-jardins sont un élément central des logements de Renée Gailhoustet et Jean Renaudie. Quand et pourquoi l'association Jardins à tous les étages – Ivry a-t-elle été créée ?

Il y a cinq ans, le besoin de créer cette association s'est fait sentir. Elle est fondée sur le même modèle que celle qui a été constituée dans le quartier de la Maladrerie, conçu également par Renée Gailhoustet à Aubervilliers1. Les mêmes problèmes ont suscité le besoin de créer la même association dans les deux quartiers. L'opération du centre-ville d'Ivry-sur-Seine, réalisée entre 1972 et 19862, a comme particularité d'avoir des terrasses végétalisées avec 30 cm de terre pour chaque appartement. Chaque logement est différent, les habitant·es ont tous une ou plusieurs terrasses. Le bailleur social avait au début distribué aux locataires une petite circulaire pour leur expliquer la construction des terrasses et les précautions à prendre pour éviter les dégâts des eaux. Si ces recommandations étaient encore communiquées dans les années 20003, depuis quinze ans, les nouveaux locataires ne sont plus guidés pour l'entretien des terrasses. Il n'y a pas non plus d'état des lieux ; elles sont donc reprises telles que l'ancien habitant les a laissées, parfois mal entretenues. Au fil des ans, il y a eu de plus en plus d'infiltrations, faute d'entretien correct, non pas parce que l'étanchéité était en mauvais état, mais parce que le relevé d'étanchéité n'était pas traité correctement et les évacuations d'eaux pluviales étaient bouchées. À la suite d'inondations, le bailleur a donc commencé à remplacer la terre par des dalles sur plot. Quand nous nous sommes aperçus de cette situation, nous avons fait des recours administratifs, alerté l'Architecte des bâtiments de France, organisé des réunions avec le bailleur et la Ville. Nous nous sommes vraiment mobilisés. Suite à une visite, le maire a demandé au bailleur d'arrêter ses travaux et de s'accorder sur un protocole de réfection des terrasses. À ce moment-là, j'ai compris qu'une association serait plus adaptée pour mener des actions juridiques et des campagnes de communication et de mobilisation. C'est ainsi que Jardins à tous les étages – Ivry est née, en 2022.

La « dénaturation » des terrasses, dans le sens littéral et figuré du terme, a-t-elle été suscitée par un changement de bailleur ou de gestion ?

Ce n'est pas lié à un changement de bailleur, mais, à mon avis, à une déprofessionnalisation au fil du temps. Au moment de la livraison, les architectes étaient présents, ils habitaient là. Ce sont eux qui ont dessiné les petits schémas d'entretien, ils se souciaient de la durabilité des bâtiments. Eux-mêmes avaient des terrasses et, à l'époque, ils nous ont montré comment les entretenir, dans un esprit collectif. Aujourd'hui, il n'y a pas de personnel qui assure un entretien continu. Quand on voit par exemple les trop-pleins qui coulent, c'est un signe qu'il faut aller curer les évacuations d'eaux pluviales et ne pas attendre qu'il y ait des inondations en dessous. Parfois, il faut juste dégager les relevés d'étanchéité, nul besoin de refaire la terrasse tout entière. Les gens, comme moi, qui prennent soin de leur terrasse ont généralement une relation affective avec leurs plantes. Ce sont un peu nos enfants, on s'en est occupé, on a craint pour elles. Un été, elles ont eu trop chaud, elles ont failli mourir, on les a sauvées. Remplacer le vivant par du béton à la première fuite est une forme de violence. Cette « dénaturation » découle principalement d'une méconnaissance de cette architecture, souvent mal comprise par les agents municipaux et le bailleur social. J'entends souvent dire que c'est une « architecture pour les architectes », qui se sont fait plaisir sans penser à la maintenance. Ce quartier atypique bouleverse effectivement les protocoles d'entretien définis pour des immeubles normés et les dégradations sont mises sur le compte de l'architecture, pas du manque d'entretien.

Comment l'association contribue-t-elle à une meilleure connaissance de cette architecture ?

L'association se mobilise pour la défense de cette architecture, sa mise en valeur, sa meilleure compréhension par tous et toutes en tant qu'architecture positive pour les habitant·es, pour l'environnement, pour la cohésion sociale, pour plein de choses. L'une de nos activités consiste à organiser des visites de découverte. L'objectif n'est pas seulement de regarder cette architecture de l'extérieur, mais de comprendre sa valeur d'usage, en visitant des appartements. Elles permettent de la faire découvrir à divers publics – étudiant·es, agences d'architecture, touristes, fonctionnaires des services d'urbanisme… Certains reconnaissent avoir eu des aprioris sur cette architecture, qui leur semblait compliquée, pas facile à vivre, et, en découvrant l'intérieur, ont compris ses qualités. Comment peut-on s'occuper de quelque chose qu'on ne connaît pas ? Mais l'objectif des visites est aussi de faire prendre conscience aux habitant·es qu'ils habitent des lieux exceptionnels, et ceci malgré des défauts d'entretien au quotidien. Lors des visites, on entend souvent : « C'est super d'habiter là, mais alors, qu'est-ce que c'est mal entretenu ! ». Les habitant·es expriment un ressenti à double tranchant : d'un côté, ils sont mécontents de l'entretien, de l'autre, ils aiment ces espaces de vie et l'atmosphère qui y règne.

Comment les habitant·es s'impliquent-ils dans l'association et dans l'entretien des terrasses ?

Outre les visites, l'activité principale de notre association est de les sensibiliser aux responsabilités d'une terrasse-jardin : son entretien et surtout l'entraide pour l'entretenir. L'implication varie beaucoup selon les personnes, la plupart n'ayant pas choisi d'habiter ces logements. Tout le monde n'a pas besoin d'avoir un joli jardin, mais il faut connaître les gestes d'entretien afin d'éviter les dangers que font courir des infiltrations répétées. Un autre vecteur très important de cohésion sociale est l'entretien des espaces communs, tant des terrasses collectives que des espaces en pied d'immeubles. Planter, tailler, arroser, participer à des ateliers, échanger des pratiques et des outils, entretenir quotidiennement ces espaces, introduit du dialogue entre les gens. En étant apolitique, le jardinage est vraiment un vecteur de lien social et déclenche une dynamique d'entraide précieuse pour les habitant·es du centre-ville d'Ivry, et même au-delà. Ceci révèle aussi la valeur d'une architecture qui questionne la limite entre privé et public, offre des petites marges, des endroits indéfinis dont l'entretien collectif contribue à créer des liens.

Comment impliquer les habitant·es dans cette vision de l'entretien comme démarche collective ?

Pour le moment, notre association mobilise uniquement sur une base volontaire, qui grandit d'année en année. Notre chaînon manquant est le bailleur social. Les locataires ont l'impression de ne pas être écoutés, ils sont excédés par l'absence de retours du bailleur, par l'absence de soin. Je pense que la maintenance de cette architecture particulière, qui demande une attention spécifique, doit être portée et soutenue par le bailleur – mais elle ne peut se faire qu'en collaboration avec les habitant·es. Ceci permettrait de faire évoluer des modèles technocratiques vers des formes collectives de maintenance.

Cécile Duvelle est présidente de l'association Jardins à tous les étages – Ivry. Propos recueillis par Isabel Concheiro.

Notes

 

1  L'association Jardins à tous les étages de La Maladrerie a été créée en 1995. En réponse au dallage des terrasses entamé en 2016, des mobilisations ont abouti en 2018 à la création d'un protocole d'entretien entre le bailleur, la CNL et l'association, grâce à l'implication de Katherine Fiumiani et Gilles Jacquemot, habitant·es et ancien·nes collaborateur·ices de Renée Gailhoustet. Source : entretien avec K. Fiumiani et G. Jacquemot, 2024

 

2  Sur l'architecture d'Ivry-sur-Seine : B. Chaljub, « Réinventer les modes d'habiter, l'œuvre insolite de Renée Gailhoustet » et C. Catsaros, « L'habitat collectif singularisé » dans TRACÉS 7/2013 ; « L'architecte Renée Gailhoustet à Ivry-sur-Seine », Werk bauen + wohnen, 12-2020.

 

3  Circulaire « Bienvenue à nos nouveaux locataires », OPHLM d'Ivry-sur-Seine, 1982 ; « Obligations, recommandations et conseils pour l'aménagement et l'utilisation des terrasses-jardins », OPHLM d'Ivry, 2007