«Pas fa­ci­le de mon­trer ce qui est dé­jà là»

Karin Sander et Philip Ursprung à Venise

Cette année à la Biennale d’architecture de Venise, le pavillon suisse – et en particulier l’imbrication spatiale avec son voisin vénézuélien – devient lui-même un objet d’exposition. Le percement d’un mur permet de rouvrir des axes visuels oubliés depuis longtemps. Entretien avec le duo de commissaires sur les perspectives, au sens propre comme au sens figuré.

Publikationsdatum
16-05-2023

Judit Solt: Karin Sander, Philip Ursprung, vous êtes les commissaires de l’exposition du pavillon suisse à la Biennale d’architecture de Venise de cette année. Vous faites du pavillon lui-même, et notamment de sa relation avec le bâtiment voisin, un objet d’exposition – d’une part sur le plan architectural, mais aussi au-delà. De quoi s’agit-il?
Karin Sander: Notre contribution se concentre sur les deux bâtiments et leur voisinage immédiat: le pavillon suisse, conçu par Bruno Giacometti, et son voisin immédiat, le pavillon vénézuélien, dessiné par l’architecte vénitien Carlo Scarpa. Cet ensemble bâti, c’est-à-dire les deux bâtiments et leurs jardins, devient lui-même une pièce d’exposition dans notre projet, même si chacun, dans sa fonction représentative, propose une exposition distincte.

Philip Ursprung: Scarpa et Giacometti se connaissaient et échangeaient des informations. Le projet de Scarpa, réalisé en 1954, montre aussi qu’il était une réponse à l’architecture de Giacometti: les deux pavillons ne sont pas ­simplement posés l’un à côté de l’autre, ils sont imbriqués l’un dans l’autre et forment une figure commune, partageant pour ainsi dire le même plan.

Ce voisinage est inhabituellement intime sur un site d’exposition caractérisé par des bâtiments isolés.
Karin Sander: Oui, les pavillons suisse et vénézuélien partagent même un mur, et les espaces extérieurs sont reliés entre eux, ils se fondent l’un dans l’autre. Environ deux décennies plus tard – quelque part après la fin des années 1970, mais avant 1984 – un mur a été construit entre les deux jardins des pavillons. Leur relation spatiale a été rompue et a sombré dans l’oubli. Je l'ai découverte parce que je trouvais étrange que les pavillons soient doublement séparés, à la fois par une grille et par un mur parallèle à celle-ci. S’il y avait une grille, pourquoi fallait-il encore un mur derrière? Nous avons donc découvert que le mur avait été construit après coup et que Scarpa ne l’avait pas prévu à cet endroit initialement. Cette découverte a éveillé notre curiosité pour l’architecture de Scarpa. C’est ainsi qu’est née l’idée de thématiser ces projets imbriqués l’un dans l’autre et leur voisinage singulier, donc d’ouvrir à nouveau le pavillon suisse sur son voisin.

Vous avez développé le projet d’exposition ensemble, avec une approche interdisciplinaire réunissant une artiste et un historien de l’art et de l’architecture. Qu’est-ce qui suscité cette approche?
Philip Ursprung: L’idée d’étudier la relation du pavillon suisse avec son voisin est venue de Karin, et je l’ai trouvée extrêmement intéressante. Je pensais bien connaître le pavillon suisse, mais je n’avais jamais remarqué à quel point ce mur est curieux, ni combien sa position est délicate: pour cela, il fallait le regard ouvert et non biaisé de l’artiste. Nous travaillons ensemble depuis longtemps dans l’enseignement. Notre thème commun est la question du rôle que l’art joue ou peut jouer dans l’architecture d’aujourd’hui.

Karin Sander: Lorsque j’ai commencé à l’EPFZ, ma chaire s’appelait «Grundlagen des Gestaltens (Bases de la création)» – aujourd’hui, elle se nomme «Architecture et art». Il s’agit pour moi d’appréhender ce champ de tension entre l’architecture et l’art comme un lien et toujours d’en faire jaillir une étincelle. On pourrait aussi dire – et c’est ce qui relie le travail de Philip et le mien à l’EPFZ – que nous faisons toujours en sorte que de l’air circule entre ces deux pièces conçues séparément. Nous reflétons ainsi des pratiques architecturales, ce qui s’applique également à notre contribution à la Biennale d’architecture. Les schémas de pensée propres aux deux disciplines diffèrent, mais il y a des domaines où elles peuvent se rencontrer et s’alimenter mutuellement.

Philip Ursprung: Aujourd’hui, l’architecture n’a pas de théorie à proprement parler. C’est l’art qui assume cette fonction: c’est un champ de tests et de possibilités qui peut offrir un reflet à la pratique architecturale. Les futurs architectes devraient absolument s’intéresser à l’art – non pas pour acquérir des techniques de conception ou d’autres compétences, mais pour apprendre à voir et à penser d’un point de vue différent.

Comment les étudiants réagissent-ils à cette approche? Le vecteur classique de la théorie est quand même plutôt le texte.
Philip Ursprung: Je constate un intérêt croissant pour la pratique artistique – comme s’il y avait là quelque chose qui manquait aux étudiants en architecture d’aujourd’hui, quelque chose qu’ils ne trouvent pas ailleurs. Cela montre que l’art a pris une nouvelle importance pour l’architecture d’aujourd’hui: en tant qu’école du regard, de la réflexion et de la compréhension.

Karin Sander: L’objectif n’est pas d’inciter les étudiants à simuler l’art ou à produire de l’art au sens d’artefacts matériels. Il s’agit plutôt de leur transmettre des compétences complexes et réflexives par le biais de la confrontation avec l’art, afin qu’ils développent une sensibilité à leur environnement et s’intéressent à des questions qui vont au-delà de la conception architecturale. Il s’agit de comprendre la situation sociale, de reconnaître son propre cadre de représentation, de trouver et d’utiliser les bons moyens.

Philip Ursprung: L’art et l’architecture sont voisins. Ils ne sont pas identiques, et nous ne voulons pas les fusionner, mais ils ont des chevauchements, des affinités et des différences dont on devrait davantage prendre conscience. Il est bon de savoir qu’il y a quelqu’un derrière le mur. L’étincelle peut alors jaillir.

Comme pour les deux pavillons de la Biennale?
Philip Ursprung: Exactement. Ils ont grandi ensemble, mais nous avons l’habitude de les regarder séparément. Pendant des décennies, personne n’a adopté une autre perspective, jusqu’à ce que le regard de l’artiste les ouvre à nouveau. Maintenant, on peut penser différemment au voisinage, dans tous les sens du terme.

Karin Sander: Ce n’est pas facile de montrer quelque chose qui est déjà présent et que tout le monde pense déjà connaître.

En quoi consiste concrètement l’intervention sur le pavillon suisse?
Karin Sander: Nous ouvrons le pavillon suisse sur son voisin en abattant une partie du mur d’enceinte, de sorte que les deux pavillons redeviennent lisibles comme un ensemble. Les briques enlevées sont utilisées pour construire des murets sur lesquels on pourra s’asseoir dans le jardin de sculptures, et dont le volume correspond à peu près à celui de la démolition. En d’autres termes, nous générons le matériau sur place et lui donnons une nouvelle mise en scène. Après la biennale, les briques seront réutilisées pour reconstruire le mur. L’ouverture temporaire crée de nouveaux axes visuels, le mur supplémentaire construit vers 1980 du côté vénézuélien est dégagé et les grilles qui ferment la cour intérieure suisse sont démontées. En même temps, nous continuons à penser l’architecture: le pavillon suisse se montre dans toutes ses fonctions, non seulement comme lieu d’exposition, mais aussi comme scène pour les événements de la biennale. Tout ce qui sera utilisé pendant l’exposition restera présent. Toutes les interventions sont transparentes et intelligibles. C’est cela, l’exposition.

Philip Ursprung: Ce genre d’exposition d’architecture est vraiment passionnant: comment aller au-delà de la convention qui domine actuellement, qui considère les pavillons comme des conteneurs neutres? Avec nos interventions temporaires, nous exposons l’architecture de l’exposition elle-même. Nous jouons cartes sur table afin de permettre aux visiteurs de continuer à penser les espaces. Nous voulons redonner une voix au contexte architectural, qui est occulté si on ne le considère que comme un arrière-plan. L’œuvre de Giacometti n’a pas vraiment fait l’objet de recherches, contrairement à celle de Scarpa – bien que le pavillon vénézuélien fasse partie de ses travaux qui ont été les moins étudiés.

Karin Sander: Il est par exemple remarquable que Giacometti ait fait construire les murs d’enceinte du pavillon suisse en briques. Il se référait à une maçonnerie typiquement vénitienne, mais celle-ci était plutôt utilisée comme mur arrière ou mur de cour invisible – contrairement aux murs décorés et crépis donnant sur l’espace public. Ici, nous mettons l’enveloppe au premier plan et confrontons les visiteurs à leurs attentes.

Philip Ursprung: C’est une approche analytique, qui procède de manière spécifique au lieu et articule ce qui existe, rend visible ce qui est déjà là.

Ce n’est pas seulement la relation spatiale entre les pavillons suisse et vénézuélien qui a évolué au fil des ans, mais aussi celle entre les deux pays. Comment votre intervention se situe-t-elle dans ce champ de tensions?

Philip Ursprung: Notre intervention, qui considère le mur comme un élément perturbateur, devient elle-même perturbation en attirant le regard sur les rapports bilatéraux Suisse-Venezuela. Elle est une pierre d’achoppement, un obstacle, qui déclenchera peut-être quelque chose. Les deux pays sont très différents. Le Venezuela a aujourd’hui un régime autoritaire, le pays est appauvri et largement isolé sur le plan international. Dans la situation politique actuelle, il n’est pas possible de coopérer au-delà des frontières des pavillons voisins, Pro Helvetia a l’interdiction de collaborer avec le ministère de la culture vénézuélien et nous n’avons pas le droit de travailler avec l’équipe de commissaires de ce pays. Nous ne pouvons pas changer cela, mais nous pouvons le signaler.

À propos

 

Karin Sander est professeure d’architecture et d’art au département d’architecture de l’EPFZ et artiste de renommée internationale. Dans sa pratique artistique, elle interroge les situations en fonction de leurs contextes structurels, sociaux et historiques et les rend visibles à l’aide de différents médias.

 

Philip Ursprung est professeur d’histoire de l’art et de l’architecture au département d’architecture de l’EPFZ. Ses recherches et son enseignement se concentrent sur l’interdépendance entre l’architecture et l’art dans un cadre politique et économique. Sander et Ursprung sont soutenus dans la mise en œuvre du projet Neighbours par la directrice de l’exposition Sassa Trülzsch, par le chef de projet Tobias Becker et par la chercheuse Berit Seidel.

Le projet

 

La Fondation suisse pour la culture Pro Helvetia est responsable de la présence suisse aux Biennales d’art et d’architecture de Venise. En 2022, la fondation a organisé un concours ouvert afin de déterminer le projet d’exposition de la Biennale d’architecture 2023. Parmi les 48 projets soumis, le jury a désigné à l’unanimité la proposition Neighbours de Karin Sander et Philip Ursprung.

 

Neighbours thématise la proximité spatiale et architecturale du pavillon suisse avec son voisin vénézuélien et les liens professionnels qui unissent les deux architectes, le Suisse Bruno Giacometti (1907-2012) et l’Italien Carlo Scarpa (1906-1978). En abattant un mur ajouté ultérieurement, qui avait interrompu pendant des décennies l’imbrication spatiale entre les deux bâtiments et leurs jardins, Sander et Ursprung font de l’architecture elle-même un objet d’exposition. Ce faisant, ils ouvrent de nouvelles perspectives non seulement sur ce qui est physiquement construit, mais aussi sur les relations territoriales à l’intérieur et à l’extérieur des Giardini della Biennale.

 

Exposition: Philip Ursprung et Karin Sander, EPF Zurich

 

Commissariat: Fondation suisse pour la culture Pro Helvetia

 

Le rapport du jury peut être téléchargé sous biennials.ch (onglet 2023, News)