Suf­fra­ge fé­mi­nin: un ju­bilé fe­s­tif à Frau­Müns­ter­hof

Sur la place Münsterhof à Zurich, l’association créatrices.ch célébrait les cinquante ans du suffrage féminin au début de ce mois de septembre. Ainsi, une installation temporaire reposant sur un système d’échafaudage s’y érigeait, à la fois expérimentale et sensible, comme symbole de l’égalité entre les sexes encore en chantier.

Publikationsdatum
23-09-2021

Dans le quartier historique d’un des centres mondiaux des secteurs bancaire et financier, on pouvait apercevoir jusqu’à lundi 13 septembre une intrigante installation, conçue par les étudiant·e·s de l’EPFZ à la demande de l’association créatrices.ch, dans le cadre des journées d’action «FrauMünsterhof21».

Contre l’oubli et la dépolitisation, la célébration

créatrices.ch est une association zurichoise créée en 2017, issue, entre autres, du réseau femme et SIA avec lequel elle poursuit depuis une étroite collaboration. Réunissant à l’origine des architectes, elle s’est volontairement ouverte à d’autres métiers créatifs de la conception ou de la planification, qui contribuent à questionner et mettre en perspective les rouages de la société. «Nous n’avons jamais eu pour ambition de rassembler uniquement des architectes. Au contraire, nous souhaitions mettre en place un réseau à l’image de la Saffa1, dont l’édition de 1958 a favorisé le lancement de la pétition de 1929, puis le premier vote de 1959 sur le suffrage féminin, accordé en 1971 au niveau fédéral», déclare Barbara Wiskemann, co-présidente de créatrices.ch et co-associée du bureau Neon à Zurich. 50 ans plus tard, créatrices.ch, grâce à l’appui d’autres associations professionnelles féminines, relevait le pari d’en commémorer le jubilé de manière festive et réflexive à l’occasion de «FrauMünsterhof21». Ainsi, du 8 au 13 septembre 2021, chacune des six journées d’action a été placée sous le matronage d’une personnalité inspirante de la scène politique, artistique et architecturale régionale, voire nationale. Autant d’éléments qui ont permis à la place Münsterhof, sur laquelle se trouve également l’église Fraumünster, de faire résonner auprès du public la contribution des femmes dans la société.

«Klangkleid»: l’égalité, un joyeux chantier

Le programme, dense et haut en couleurs, s’articulait autour de plusieurs thématiques: «prendre de la place», «vivre le futur», «fêter le réseau», ou encore «élever la voix». En plus des conférences et tables-rondes se déroulaient aussi des activités librement accessibles, telles que «Her Stories»2, un montage vidéo de plusieurs récits de vie sur des situations quotidiennes de discrimination sexuelle dans les bureaux, lieux de formation et chantiers. Au centre de cette place, c’est sans conteste la curieuse installation pavillonnaire recouverte de bâches de chantier suspendues qui attirait le regard. La «Klangkleid» ou robe sonore est robuste, mais éthérée. Imaginé par onze étudiant·e·s dans le cadre d’un cours à option donné par la professeure Elli Mosayebi à l’EPFZ, ce pavillon temporaire propose une réflexion sur des questions touchant au climat ou à nos modes de consommation. «Lors des premières discussions avec les entrepreneurs, ceux-ci avaient suggéré que le projet soit réalisé en bois. Cela aurait donné lieu à des pièces découpées sur mesure et aurait rendu impossible une politique de réutilisation ou de zéro déchet, un objectif non négociable que nous nous étions fixé·e·s dès le départ», explique Nelly Pilz, assistante de recherche en architecture et design à la chaire d’Elli Mosayebi. Conçue à l’aide de modules d’échafaudage, le pavillon repose sur un système de poulies permettant de soulever ou d’abaisser les bâches, jouant ainsi avec les degrés d’intimité en fonction de ce qui se déroule sur scène. Lorsque cette dernière est inoccupée, les bâches étaient relevées et l’espace intérieur accessible. En soirée, alors que prennaient place les échanges, les membranes étaient redescendues, créant une enveloppe plus intimiste. L’installation comporte également une scénographie sonore, qui s’active lorsqu’aucun événement n’a lieu, et un éclairage à la nuit tombée, passant de l’orange au rose, qui interagit avec le son. Le matin, la bande son évoquait des bruits de nature, d’insectes. À midi, elle diffusait des «sons du futur» élaborés sur la base du Manifluid3, soit le manifeste évolutif mis en place par le comité d’organisation de FrauMünsterhof21.

Une partie de l’histoire de l’architecture occultée

Trois étudiantes, Amélie Bès, Linda Sjøqvist et Emmanuelle Farine, questionnées sur les motivations qui les ont poussées à s’engager à la conception et la mise en œuvre de ce projet, commentent: «Nous avons été interpellées par le sujet du cours et les intervenant·e·s choisi·e·s. La lutte des suffragettes suisses est un pan méconnu de l’histoire». Deux d’entre elles, qui ont suivi leur Bachelor à l’EPFZ, affirment ne pas avoir été sensibilisées à la prise en compte du genre dans les curricula de leur premier cycle de formation, à l’exception d’un cours de Théorie de l’architecture; celui de Torsten Lange. Ancien professeur invité très actif dans la commission Parity and Diversity du Département d’architecture, Lange avait fait l’effort de donner une proportion équivalente de références bibliographiques d’hommes et de femmes. «À celles et ceux qui disent que ce n’est pas possible, que les femmes dans les métiers de la conception n’existent pas, cet exemple montre qu’il suffit de vouloir chercher des noms pour en trouver. Lors des deux éditions de la Saffa, plusieurs dizaines d’architectes ont conçu des pavillons. C’est un peu étonnant de la part d’une école spécialisée dans l’architecture zurichoise de taire leurs noms», déclare l’une d’entre elles.

Quand les femmes façonnent la Suisse… de multiples perspectives entrent en jeu

Ce n’est un secret pour personne: les villes sont conçues à l’échelle masculine. Comme l’atteste le Lares, organisation également représentée dans le comité d’organisation de FrauMünsterhof et spécialisée dans l’expertise genre, la ville est construite selon un modèle androcentrique, jeuniste et validiste. Chacun·e d’entre nous utilise l’espace public, mais notre accès à celui-ci demeure inégal en fonction des activités que nous y exerçons, de notre sexe, origine ethnique ou orientation sexuelle. «D’où l’importance d’une meilleure représentation des femmes dans les jurys de projet», déclare Corine Mauch, syndique de Zurich (PS), qui inaugurait la soirée de vendredi, dédiée aux associations professionnelles. «La représentation des femmes, aussi bien dans les jurys que dans les processus participatifs est le gage d’une prise en compte plus large des perspectives de groupes sociaux minoritaires, qui viennent contrebalancer celle, majoritaire, de l’homme actif, célibataire et souvent sans enfants». Alors comment faire pour favoriser les points de vue des usager·ère·s, alors que la sensibilité aux questions d’accessibilité va grandissant ? Imposer un quota d’au moins 30% de femmes dans les jurys des concours pour commencer, proposait judicieusement Beatrice Aebi, présidente du réseau femme et SIA depuis 2007 et urbaniste à la Ville de Wil. Voilà qui est dit! Désormais, c’est au tour des faîtières de se positionner.

 

Notes

 

1. L’acronyme Saffa (Schweizerische Ausstellung für Frauenarbeit) désigne les deux expositions nationales pour le travail féminin de 1928 et 1958. La première, organisée à Berne par l’Alliance des sociétés féminines suisses (ASF), la Ligue suisse de femmes catholiques et une trentaine d’autres associations féminines, visait à mettre en lumière la situation précaire des femmes exerçant une activité professionnelle durant l’après-guerre. Quant à la seconde, qui avait pour thème «le cycle de vie de la femme dans la famille, le travail et l’État», elle se déroulait à Zurich, encore une fois à l’initiative de l’ASF, en collaboration avec plus de 100 organisations féminines nationales et cantonales, pour un total de 1,9 million de visiteur·euse·s.

 

2. Réalisé par Anouk Schepens, Janina Zollinger et Cristina Bellucci, ce projet a été présenté publiquement pour la première fois lors de la XIIe Biennale internationale d’architecture à São Paulo en 2019. Il a également été accueilli au ZAZ Bellerive, lors de l’exposition temporaire «Frau Architekt» en 2020 ou, plus récemment, cet été à Berlin pour le Women in Architecture Festival 2021.

 

3. Il consiste en affirmations affichées sur le site web sous forme de bandeau défilant, qui complètent la phrase «Quand les femmes façonnent la Suisse…». Celles-ci étaient prononcées dans différentes langues.