Une cité-jar­din dans un îlot ur­bain

U​ne typologie dans une autre: l’un des deux immeubles conçus à Bâle par Esch Sintzel est une rencontre surprenante. Réalisé en bois, il fait la démonstration que le matériau peut imposer son style en milieu urbain.

Publication
23-01-2019
Revision
29-01-2019

Le projet est issu d’un concours ouvert organisé en 2013 par la Ville de Bâle et remporté par les architectes zurichois Esch Sintzel. La tâche, délicate, consistait à insérer une bonne cinquantaine de logements adaptés à tous types de population, des familles, des célibataires, des personnes âgées, dans un îlot fermé et traversé par une ruelle, la Maiengasse. Le concours avait généré 46 projets d’une diversité étonnante. La solution proposée par Esch Sintzel aimerait rendre hommage à l’ambiance d’un îlot bâlois typique de la fin du 19e siècle qui était occupé jusqu’au concours par des activités artisanales.

Les architectes répartissent les 55 logements dans deux bâtiments, distincts dans leur mode constructif et leur typologie, mais familiers dans leur facture. Bien qu’imposants et complexes, les deux objets fabriquent de petits espaces extérieurs simples et bien délimités. Si les formes sont organiques en plan, elles composent en réalité des figures reconnaissables, des symétries locales et des façades sereines.

Le premier bâtiment, rez +4, est réalisé en béton et s’inscrit dans la continuité des immeubles composant le front de rue. Le second ne compte que trois étages. Il consiste essentiellement en une série de maisonnettes et deux crèches. Réalisé avec une structure et une façade en bois, il doit évoquer les ateliers des artisans qui occupaient auparavant l’intérieur de l’îlot. Ces petites baraques réalisées en planches de bois sont « brutes, directes, temporaires, villageoises ». Ce sont ces caractéristiques que les architectes ont voulu attribuer à leur immeuble, afin de respecter le « milieu » des travailleurs. Or, ceux-ci ont été évacués et on pourrait ironiser sur l’emploi d’une analogie pour évoquer une activité que le maître d’ouvrage a délibérément choisi de faire disparaître. Les ateliers démolis, peut-on au moins conserver une certaine atmosphère de leur présence passée ? – demandent les architectes.

Le langage du bois

L’immeuble de la Maiengasse fait une nouvelle fois la démonstration que les solutions ingénieuses et innovantes sont généralement issues d’un concours bien organisé. Le jury a donné toute sa confiance à des architectes qui proposaient une structure bois. Pour un immeuble de deux à trois niveaux, la proposition n’est pas étonnante, mais le maître d’ouvrage se montrait réticent, évaluant le surcoût à environ 10 % par rapport à une structure en béton. L’ingénieur est parvenu à résoudre le concept structurel en tenant compte des normes sismiques – particulièrement importantes à Bâle – et à démontrer que le coût de la structure bois ne dépasserait pas celui d’une structure traditionnelle.

À l’exception des quatre noyaux de circulation et de quelques poutrelles métalliques, le reste de la construction – la structure comme la façade – est réalisée en bois. Dans chaque aile, quatre grandes poutres longitudinales forment une structure primaire. Des solives espacées de 60 cm y sont ancrées sans liaison métallique, par un assemblage en queue d’aronde découpé à la CNC – une solution qui s’est avérée la plus économique.

Les piliers des porches synthétisent l’état d’esprit de tout le projet : une grande richesse obtenue avec des moyens assez simples. En constatant les possibilités offertes par la fraiseuse, les architectes ont proposé à l’entrepreneur de leur donner une forme sculpturale. Pour passer d’une base carrée à une base ronde, la CNC découpe à mi-hauteur deux faces au pilier, puis quatre, et enfin six. Tournés à 90°, ils semblent ainsi tous différents les uns des autres.

Si la structure du bâtiment est clairement orientée, la façade n’est pas pour autant brutalement interrompue sur les pignons. En toute cohérence, les architectes laissent émerger les poutres primaires hors de l’enveloppe, et les exploitent pour fabriquer dans les façades pignons une profondeur, une sorte de balcon sur rue que les habitants se sont immédiatement approprié. Les montants et les balustrades accompagnent le retournement de l’angle en poursuivant ce langage constructif tout en légèreté des panneaux de bois.

Une Siedlung dans un îlot

Esch Sintzel inscrivent leur projet dans la continuité des ensembles réalisés à Bâle et Zurich par Hans Bernoulli (1876-1959). Celui-ci importe et adapte le modèle de la « Gardenstadt » en Suisse, développe ainsi une nouvelle forme de domesticité taillée sur mesure pour une classe laborieuse pacifiée et coopérative, qui aurait tout loisir de cultiver son jardin, en ville. Comme dans les quartiers de la périphérie bâloise, les familles de la Maiengasse disposent d’un accès sur la cour et d’un petit plantage à l’arrière. Curieux paradoxe : le modèle de la cité-jardin avait été érigé à la fin du 19e siècle contre une urbanité jugée dense, sale et stressante. Aujourd’hui, il se niche au plus profond de son intimité, au cœur de l’îlot urbain.

Par sa forme, l’immeuble en bois dégage un dispositif peu commun : une cour ouverte qui semble tirer l’espace public vers l’intérieur de l’îlot, jusqu’à l’entrée des crèches destinées à l’ensemble du quartier. Le resserrement en plan fabrique une perspective trompeuse, en réalité moins profonde qu’elle n’y paraît. Elle invite le regard à y pénétrer, suggère tout à la fois aux jambes de conserver quelque distance respectueuse, par des moyens discrets : changements de revêtement, emmarchement, et un imposant bouquet d’arbres, qui créera bientôt un écran végétal, mais également un point de ralliement pour l’ensemble du quartier.

Ainsi, depuis la Maiengasse, les passants assistent à une mise en scène digne de la vie domestique d’une cité-jardin. Sous les porches sont déployés tous les signes ostentatoires d’une pacifique cohabitation : meubles, plantes, trottinettes et une myriade d’enfants qui jouent sous le regard bienveillant de leurs parents affairés dans les cuisines attenantes.

La réalisation de la Maiengasse fait aujourd’hui l’unanimité. Les architectes et les ingénieurs ont trouvé l’occasion d’y développer des solutions innovantes, sur les plans typologiques comme constructifs. Quatre années après le concours, la Ville de Bâle (le maître d’ouvrage, donc) décerne à la Maiengasse son prestigieux prix Auszeichnung guter Bauten1. La revue Hochparterre, quant à elle, loue « l’art du charpentier » qui y a été déployé et lui remet son «Lapin de bronze»2. La Maiengasse est une démonstration.

 

Notes

1    Les résultats du prix, délivré tous les cinq ans en commun par la Ville et le Canton de Bâle, peuvent être consultés sous : auszeichnungguterbauten-bl-bs.ch. Le jury de l’édition 2018 était présidé par Andreas Ruby. Il réunissait Dorothee Huber, Martin Hofer, Mia Hägg, Joggi Steib, Emanuela Ferrari et Christian Hönger.

2    Palle Petersen, «Singende Hölzer», Hochparterre 12/2018, pp. 22-26.

 

Participants au projet

Immeubles d’habitation à la Maiengasse, Bâle

  • 55 logements et 2 crèches
  • Concours, 1er prix, 2013, réalisation 2016-2018
  • Architecture : Esch Sintzel GmbH, Zurich
  • Arch. du paysage : Schmid Landschaftsarchitekten, Zurich
  • Management construction : Büro für Bauökonomie AG, Bâle
  • Ingénieur structure : Ernst Basler + Partner AG, Zurich
  • Technique du bâtiment : Vadea AG, Saint-Gall
  • Physique du bâtiment : BWS Bauphysik AG, Winterthour
  • Entrepreneur travaux : Rofra Bau AG, Aesch
  • Construction bois : Husner AG, Frick
  • Intervention artistique : Jürg Stäuble, Bâle
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