«Nous avons appris à ne pas nous fixer de limites»
Ueli Brauen et Doris Wälchli dirigent le bureau d’architecture Brauen Wälchli Architectes à Lausanne depuis 1990. Leur projet «Normandie», la reconversion d’un immeuble de bureaux en logements, a beaucoup fait parler de lui. Ils ont bien voulu répondre à nos questions sur la construction dans l’existant.
La construction dans l’existant traverse toute votre œuvre à la manière d’un fil rouge. Pourquoi ce thème vous attire-t-il autant?
D. Wälchli: La construction dans l’existant est un sujet qui nous accompagne depuis nos débuts, cela comprend naturellement le réemploi. Nous avons toujours eu pour principe de réutiliser ce qui pouvait l’être. Mais, à l’époque, le sujet n’était pas encore très populaire. Aujourd’hui, c’est une discipline à part entière : les projets de reconversion peuvent vous apporter une reconnaissance qu’il était difficile d’obtenir autrefois.
La notion de «réemploi» a-t-elle évolué au fil du temps?
D. Wälchli: Je dirais plutôt que c’est un produit de l’époque actuelle. Jusqu’au milieu du 20e siècle, les matériaux de construction étaient plus chers que la main-d’œuvre. Cela explique pourquoi, après une déconstruction, on réutilisait les briques pour de nouveaux bâtiments et on démontait les combles pour les remonter ailleurs. Mais dans la seconde moitié du 20e siècle, la pratique du réemploi a sombré dans l’oubli.
Et aujourd’hui?
U. Brauen: Aujourd’hui, le contexte a changé, de nouvelles contraintes comme le réchauffement climatique font peser davantage les aspects écologiques et culturels. Par définition, la moindre activité de construction émet du CO2. Il est donc d’autant plus important de réduire les émissions au minimum et de réutiliser les matériaux. De ces contraintes peuvent découler des réalisations d’une qualité et d’une beauté originales. Et en même temps, il est déjà arrivé que des bâtiments soient démolis parce que leur transformation n’aurait pas été viable à long terme. Car il ne faut pas oublier une chose : à nos yeux, la durabilité, c’est avant tout la résistance à l’épreuve du temps. Il est parfaitement insensé de devoir rénover un bâtiment au bout de seulement trente ans.
D. Wälchli: Dans un contexte de développement urbain, la construction dans l’existant est la règle. Mais des questions d’ordre financier ou culturel se posent souvent pour certains objets. Il appartient à l’architecte d’expliquer au maître d’ouvrage la valeur culturelle de l’existant. Souvent, l’échec d’un projet n’est pas lié à l’expression architecturale, mais à la substance structurelle. Sans une réflexion aboutie sur le sujet, il faut une imagination redoutable pour trouver des solutions originales.
Ce qui nous amène à la question du CO2. Effectuez-vous un écobilan pour chacun de vos projets?
D. Wälchli: Aujourd’hui, l’énergie grise commence à être prise en compte, ce qui est un progrès. Pour notre projet « Normandie » (N.D.L.R.: voir l’article d’espazium à ce sujet), à Genève, il n’a pas été nécessaire de produire un écobilan. Si l’immeuble de bureaux a été transformé en logements, c’est parce que c’était la solution la plus intéressante économiquement pour le maître d’ouvrage. À l’origine, l’immeuble devait être rasé et remplacé par un bâtiment neuf. Puis, il a été inscrit à l’inventaire des bâtiments dignes de protection, ce qui a rendu impossible sa démolition. Je pense que ce projet a marqué un tournant dans l’esprit du maître d’ouvrage, qui a compris et reconnu l’intérêt de la densification dans l’existant et de la reconversion.
Les préoccupations économiques du maître d’ouvrage et les considérations sur le contexte du service cantonal des monuments historiques ont donc été déterminantes. Quelle a été votre attitude vis-à-vis des différentes parties prenantes?
U. Brauen: Nous entretenons de bonnes relations avec les services des monuments historiques des différents cantons. Ils nous aident souvent dans notre argumentation vis-à-vis des maîtres d’ouvrage. On nous dit parfois que, dans certains domaines, nous sommes encore plus orthodoxes qu’eux. Et c’est vrai que nous aimons l’histoire et que nous aimons l’architecture de qualité que nous avons sous les yeux.
D. Wälchli: Même après avoir remporté le concours avec le projet « Normandie », nous avons dû faire face à des interrogations quant à l’habitabilité des logements que nous avions conçus. D’où notre idée de créer un appartement témoin en placoplâtre à l’échelle 1:1 dans le bâtiment existant. Nous avons pu ainsi tester la distribution originale des pièces dans nos logements et convaincre le maître d’ouvrage et les autorités genevoises de la qualité des espaces.
Le complexe de bureaux «Normandie» a été construit par Jean-Marc Lamunière dans les années 1970. Le connaissiez-vous personnellement?
Brauen: Oui, il était professeur à l’École polytechnique fédérale de Lausanne et nous avions suivi plusieurs de ses cours. C’est avec d’autant plus d’humilité que nous nous sommes attelés à cette tâche. Sans être un inconditionnel de l’architecture des années 1970, j’ai trouvé ce bâtiment très intéressant de par sa structure. Sans compter le fait que Lamunière y a appliqué certaines idées bioclimatiques liées à la crise du pétrole qui faisait rage alors. Mais avec notre projet de transformation, nous avons fini par nous heurter à certaines limites. Nous nous sommes souvent posé la question: «Comment résoudre ce problème? Lamunière n’aurait jamais intégré une géométrie oblique de cette manière.»
D. Wälchli: Lorsque nous avons vu l’immeuble pour la première fois, nous nous sommes demandé comment nous allions procéder. Plus nous y réfléchissions, plus la conception et la composition soignée du bâtiment s’imposaient à nous. Avec notre intervention, qui ajoute une couche supplémentaire à l’ensemble, nous avons quelque chose de nouveau sous les yeux. Il ne s’agit pas seulement d’une transformation, mais d’une réelle valeur ajoutée qui insuffle une vie nouvelle au bâtiment.
Vous avez évoqué les idées bioclimatiques des années 70. Dans quelle mesure les considérations climatiques jouent-elles un rôle dans votre travail?
U. Brauen: Dans nos projets, les enjeux climatiques n’occupent jamais le devant de la scène. La question du climat est évidemment présente, mais les projets que nous menons relèvent d’une approche globale. À l’époque du minimalisme, lorsque nous construisions des avant-toits pour des raisons liées au climat, on se moquait de nous. Aujourd’hui, on redécouvre l’intérêt de l’avant-toit, qui ne sert pas seulement à se protéger du soleil, mais aussi à préserver la façade. La même chose se passe pour beaucoup de nos idées.
Avec du recul, y a-t-il des aspects techniques du projet que vous envisagez autrement aujourd’hui?
U. Brauen: Nous avons appris à ne pas nous fixer de limites. Sur les esquisses de début de projet, la créativité est un outil indispensable. Mais elle ne peut s’exprimer pleinement que si elle n’est pas entravée. Forcément, cette réflexion accouche aussi de solutions moins convaincantes et c’est là que l’équipe intervient pour corriger le tir.
La pénurie de logements est une question cruciale. Or, la transformation de bureaux vides en appartements peut faire partie de la solution. Quels sont les obstacles à surmonter pour y arriver?
D. Wälchli: J’entrevois surtout des barrières dans la règlementation en matière d’urbanisme. Bien souvent, les immeubles de bureaux ne sont pas situés dans les zones résidentielles. Les projets de reconversion nécessitent donc une réaffectation, et les coûts à supporter forment encore un autre obstacle. L’investisseur doit être disposé à attendre, à payer et à travailler avec les autorités communales.
Je crois que notre projet «Normandie» a été l’un des premiers immeubles de bureaux en Suisse à être réaffecté à un usage résidentiel. Or, aujourd’hui, on observe une vraie tendance de fond sur le sujet.
Qu’aimeriez-vous dire aux responsables politiques? Que faudrait-il changer?
D. Wälchli: Il faut des procédures plus rapides. Je sais par expérience qu’il faut plusieurs années pour modifier la règlementation en matière d’affectation. Et une fois cette échéance passée, on peut déposer une demande de permis de construire dont l’obtention prendra de nouveau un ou deux ans.
Que feriez-vous pour stimuler la conversion de bureaux dans le cadre de la construction dans l’existant? Beaucoup diront sans doute que c’est trop compliqué et qu’il est préférable de construire à neuf…
U. Brauen: Je ne me fais pas trop de soucis. Il y a aujourd’hui une jeune génération d’architectes qui ont conscience de la nécessité de préserver les ressources et l’environnement bâti. On n’a pas besoin de leur expliquer que la construction dans l’existant est la solution pour demain. Il reste à souhaiter que ces jeunes architectes ne perdent pas de vue l’importance de garder une vision globale de l’architecture.
[N.D.L.R. : Cet entretien a été mené en allemand.]
Le Plan d’action pour le climat, l’énergie et les ressources de la SIA définit la construction dans l’existant comme l’un des huit champs d’action. La construction dans l’existant prolonge le cycle de vie, préserve les ressources et réduit les émissions: sia.ch/plan-action