À ja­mais ina­che­vées

Maisons Duc, Saint-­Maurice (VS)

La restauration et transformation des Maisons Duc de Saint-Maurice est exemplaire à maints égards. Le projet s’inscrit dans une définition de l’architecture qui ne célèbre pas tant la création de nouveaux édifices que l’accompagnement de l’existant. La qualité, dans ce cas, c’est l’inscription d’une intervention dans le temps long.

Date de publication
21-02-2022

Les Maisons Duc sont construites au milieu du 17e siècle selon une typologie de maison urbaine médiévale, avec commerce au socle et des logements sur deux étages. La première maison est constituée initialement de deux pièces en rez-de-chaussée: un séjour sur rue, une cuisine en retrait, puis s’agrandit par addition d’une pièce sur l’arrière. Cet ajout provoque le retournement d’une façade, désormais intégrée à l’intérieur, et le percement de passages latéraux qui relient cette première maison à sa voisine. Les maisons brûlent un siècle plus tard. Elles seront adaptées au goût et à la conception du confort d’alors: des murs en moellons revêtus d’élégantes boiseries peintes couleur gris-bleu, «glauque» comme le sentiment. Au 19e siècle, des tapisseries élégantes viendront à leur tour remplir l’intérieur de motifs délicats. Puis, à la fin du 20e siècle, les maisons accueillent un garage automobile. Elles présentent bientôt un état de vétusté avancé tandis que, pour les protéger, l’ensemble des façades de la Grand-Rue de Saint-Maurice est classé au patrimoine.

Vidéo: Marc Frochaux explique son choix.

En 2013, des mandats d’étude parallèles (MEP) sont organisés par la Bourgeoisie de la ville. Le programme propose la création de locaux commerciaux, de logements à loyers contrôlés et d’ateliers pour la FOVAHM, une fondation agissant en faveur des personnes présentant une déficience intellectuelle. Les MEP sont employés dans les cas où l’articulation d’un programme avec le bâti est délicate. Au lieu d’exiger un projet fini, la procédure permet de le faire évoluer, dans un dialogue entre le maître d’ouvrage, les spécialistes et, surtout, le bâti, à mesure que les opportunités de dessinent.

Accompagner

Le projet retenu (GayMenzel) pourrait être décrit comme une synthèse: la pondération mesurée des exigences énergétiques, de l’intérêt patrimonial de l’édifice et des besoins de l’usager. Certaines décisions résultent d’un tel arbitrage, telle la cage d’escalier non chauffée, des murs isolés de l’intérieur, sous de nouvelles boiseries, d’autres gardés tels quels. Mais toutes ces décisions, prises au cas par cas, ne permettent pas d’évaluer la qualité spécifique du projet. Celui-ci résulte d’une stratégie, la poursuite des principes qui ont fait évoluer les maisons au cours des siècles: leur croissance par fusion et dissociation des pièces, le retournement de l’enveloppe de l’extérieur vers l’intérieur et vice-versa. Plutôt que de conserver ou restaurer, on parlera ici de réanimer, c’est-à-dire œuvrer dans l’esprit qui donne aux maisons leur identité1. Dans le projet achevé, intérieur et extérieur se confondent: les fenêtres forment des empreintes négatives sur les façades, les embrasures se retournent; dans la cour, désormais couverte, un balcon est conservé; un grand portail ouvert sur la placette arrière permet de traverser visuellement l’édifice, ouvrant l’intérieur à la vue des passants.

Réanimation contextuelle

Devant une architecture existante, plusieurs partis sont possibles: reconstruire avec des techniques anciennes; préserver ce qui peut l’être; marquer l’intervention; réemployer des éléments. Tous ces ressorts du projet de sauvegarde ont été employés par GayMenzel, selon la nature de chaque espace. Dans la galerie d’art au rez-de-chaussée, les murs de moellons ont été débarrassés des boiseries et laissés à nu ou recouverts de chaux: on révèle ainsi la structure ancienne. Les espaces sont tenus aux angles par de solides encadrements en béton: ils évoquent les cadres formés par les anciennes boiseries. L’ancienne cour, pièce maîtresse de ce jeu d’enfilades, est couverte d’une intense structure cruciforme.

Vous pouvez en savoir plus sur la culture de bâti: qualité et critique dans notre e-dossier.

Dans les ateliers du premier étage, c’est au contraire la restauration et le réemploi qui dominent, car chaque objet porte une charge émotionnelle qui justifie sa réadaptation. Les armoires sont fermées par les anciennes portes, restaurées: certaines sont polychromes ou en faux-bois (une technique qui permettait d’anoblir le sapin, en le faisant passer pour du noyer). Les verrières, servant jadis de séparation, ont également été démontées, réinstallées ailleurs, puis complétées. Il ne s’agissait pas de «célébrer l’objet ancien comme un fétiche», assure Götz Menzel, mais la technique de mise en œuvre, notamment le verre coulé et les moulures des portes. C’est dans cet esprit également qu’un nouveau papier peint a été créé, en combinant deux motifs anciens sur un fond bleu. Enfin, les étages supérieurs, destinés aux appartements, sont une construction nouvelle. Pour ne pas surcharger les murs anciens, ils sont réalisés avec une structure bois, légère, et des façades qui évoquent, par analogie, des maisonnettes d’une Gartensiedlung.

Vers une architecture inachevée

«Nous n’avons rien contre des transformations futures, nous assumons que ce projet est ‹non fini›», assure Götz Menzel. Le projet s’inscrit dans un changement de paradigme qui tarde encore à s’épanouir harmonieusement dans les consciences. Depuis qu’Alberti a lié l’autorité de l’architecte au plan, et le plan à l’édifice, l’architecture est associée à la création d’édifices nouveaux, d’œuvres personnelles, abouties, et dont la présence sereine défierait le temps2. Les historiens nous montrent pourtant que les édifices anciens ont été réalisés par étapes, à plusieurs mains, et constamment modifiés au cours des siècles3. Ce récit-là repose sur une archéologie que l’on aimerait retourner vers l’avenir: une architecture comme accompagnement permanent du bâti, dans laquelle création et conservation ne s’opposeraient pas. Or nous manquons encore de modèles qui célèbrent cette pratique au même titre que la construction nouvelle. Les Maisons Duc nous en offrent un.

Cet article a été publié dans le numéro spécial «Culture du bâti: qualité et critique». Commandez dès maintenant!

Notes

1 «Réanimer», c’est littéralement remettre de l’âme. Voir André Corboz, «Bâtiments anciens et fonctions actuelles: esquisse d’une approche de la ‹réanimation›», Werk/Œuvre 11/1975, pp. 992-994. Le propos a été précisé en 1978 et publié en français dans l’anthologie de Lucie K. Morrisset: André Corboz, De la ville au patrimoine urbain: histoires de forme et de sens, Presses de l’Université du Québec, 2009, pp. 257-272. Pour une mise en contexte, voir Lucie K. Morrisset, La ville, phénomène de représentation, Presses de l’Université du Québec, 2011, pp. 70 ss.

 

2 De nombreux architectes contemporains, de Peter Zumthor à Frank O. Gehry, ont encore cette prétention. Voir Robert Adams, Time for Architecture: On Modernity, Memory and Time in Architecture and Urban Design, Cambridge Scholars Publishing, 2020, p. 9.

 

3 Ce constat s’applique également aux grands édifices qui ont marqué l’histoire, selon Marvin Trachtenberg, Building in Time: From Giotto to Alberti and Modern Oblivion, Yale University Press, 2010.

Maisons Duc, Saint-­Maurice (VS)
Intervenants
Maître d’ouvrage
Municipalité de Saint-Maurice

 

Architecte
GayMenzel

 

Ingénieur civil
LBI Lattion Bruchez Ingénieurs

 

Spécialiste restauration
Atelier Saint-Dismas

 

Ingénieur CVS
Tecnoservice Engineering

 

Ingénieur électricité
Lami

 

Sécurité incendie
Bisa

 

Données du projet
Mandats d’étude parallèles
2013

 

Exécution
2016-2018

 

Surface de plancher SIA 416
3357 m²

 

Coût (CFC 2)
8 mio fr.