La restauration idéale des peintures murales et de la pierre de taille
La restauration du patrimoine bâti n’est jamais exempte de nostalgie, nourrie à la fois par la raréfaction des savoir-faire dont elle est issue et par une reconnaissance en demi-teinte de son action. La transformant en idéal, Fanny Pilet et Olivier Fawer livrent ici, l’un après l’autre, leur vision de chantiers aussi parfaits qu’imaginaires.
Le métier de la conservation-restauration d’art dans le domaine du patrimoine bâti intervient dans le champ particulier des décors peints, parfois visibles, souvent enfouis. Il s’exerce volontiers sur des immeubles de la fin du 19e siècle, à l’origine richement ornés, mais depuis blanchis et lissés par quelques rénovations «hygiénistes». Dans ces cas, l’espoir de retrouver un décor disparu encourage une recherche minutieuse, effectuée à l’aide de scalpels et de solvants. Se faisant archéologues de la couleur, les conservateur·rices-restaurateur·rices révèlent des trésors: moulurations en ciment prompt peintes en imitation de pierres de Savonnières ou d’Arvel; garde-corps noirs, formant une dentelle se détachant des façades beiges; consoles et encadrements de fenêtres rehaussés d’un blanc crème lumineux; frise florale se développant sous le berceau de toiture. Dans les halls d’entrée et les cages d’escalier, on découvre parfois des décors de fleurs et de feuillages, et même des imitations de bois ou de marbre. Ces ornements exubérants enjolivaient les espaces et émerveillaient les regards, alors que les couleurs animaient des parois nerveuses ou nuancées.
Restauration
Lorsque la «carte d’identité chromatique» d’un bâtiment est ainsi reconstituée, vient l’étape décisive du choix du projet de restauration. Celui-ci résulte souvent d’un consensus impliquant les maîtres d’œuvre, le propriétaire et les autorités. Par exemple, la mise au jour d’une frise sommant une façade peut être décidée. Elle commencerait par le traitement des efflorescences salines, provoquées par les infiltrations d’eau dues à un toit défaillant et à l’origine de la dégradation de crépis à la chaux. Elle se poursuivrait avec le colmatage des manques et la consolidation des soulèvements d’enduits, réalisée par l’injection de produits adaptés. Les écailles de la couche picturale seraient fixées, avant que ne commence le délicat travail de restauration, impliquant notamment l’intégration chromatique des lacunes. Ailleurs, les fonds de façade, les modénatures, la métallerie et les menuiseries seraient repeintes dans des tons inspirés des résultats des sondages. Dans la cage d’escalier, on pourrait décider de restituer les premiers décors mis au jour. Pour ne rien abîmer et révéler défauts et lacunes, des essais de faisabilité anticiperaient la suppression des couches de rénovation. Le vernis oxydé serait dans ce cas retiré à l’aide d’un mélange de solvants, avant que les écailles de peinture soulevées ne soient refixées à leur support. Les petits trous et les fissures seraient colmatés, puis les nombreuses lacunes réintégrées chromatiquement au pinceau et à la palette. Les soubassements en stuc marbre retrouveraient également leurs couleurs originelles.
Définition
Les travaux terminés, la cage d’escalier retrouverait son décor vivant, coloré, composé de branchages, de fleurs, de feuillage. Un ciel bleu parsemé d’oiseaux habillerait le plafond de l’entrée. Le tout s’ancrerait sur des soubassements moulurés et composés de différents stucs marbres aux couleurs intenses, le fruit d’un savoir-faire aujourd’hui perdu. Cet espace commun serait baigné d’une lumière colorée, les rayons du soleil traversant des vitraux aux teintes vives.
Derrière chaque mur blanc peut se cacher un trésor.
Restaurer un bâtiment, c’est bien plus que restituer des couleurs ou sauver des décors: c’est lui rendre son identité première, révéler l’âme des siècles passés et la somptuosité de styles disparus. L’acte de restaurer redonne voix à celles et ceux qui ont pensé et construit ces espaces, tout en révélant aux habitant·es et aux passant·es d’aujourd’hui que derrière chaque mur blanc peut se cacher un trésor.
Ressource
Dans le voisinage, se trouve un bâtiment tout aussi imaginaire, bâti lui en molasse grise de Lausanne. Ses carreaux sont finement appareillés et jointoyés avec un mortier de chaux et sable. Il pourrait dater du milieu du 19e siècle, ou de la fin du 17e siècle, peu importe. Le temps ayant fait son œuvre, il présente une belle patine, les formes de certaines pièces étant estompées et leurs arêtes émoussées. Les plus exposées d’entre elles, naguère mises en œuvre pour protéger le reste de la façade, sont inexorablement désagrégées: dans cette situation peu enviable, la molasse ne survit guère plus de 60 à 80 ans. Malgré sa relative fragilité, le matériau reste une ressource précieuse, locale et pratiquement inépuisable. En quelques endroits du Plateau vaudois, on trouve en effet des gisements atteignant jusqu’à 4 kilomètres d’épaisseur. Grès tendre, la molasse est encore relativement facile à extraire, même si elle exige du carrier une «lecture» attentive des fronts de taille1. Deux bancs d’extraction ne se valant pas, il doit en effet reconnaître les accumulations de sédiments qui donneront les bonnes et mauvaises pièces – les premières devant finalement occuper les postes les plus sollicités par les intempéries. Aux temps préindustriels, alors que les moyens de transports restaient limités, cette disponibilité immédiate a fait de la molasse le matériau privilégié des cathédrales, des maisons paysannes et des fours à pain. Si elle résiste bien au feu, elle est en revanche sensible à l’humidité du terrain et est donc volontiers associée, pour les soubassements, aux calcaires du Jura ou aux granits des Préalpes, à la fois durs et microporeux.
Progrès
Jusqu’à une date avancée du 19e siècle, un bâtiment ainsi bâti en molasse grise de Lausanne était confié contre bons soins à des tailleurs et tailleuses de pierre qui, répétant génération après génération les mêmes gestes, façonnaient des pierres appelées à remplacer celles qui étaient arrivées à la fin de leur cycle de vie. L’usure, les pertes de matière et un rôle fragilisé au sein de l’appareillage rendaient le renouvellement évident. Avec la révolution industrielle, toutefois, tout bascule! Le marché est inondé de nouveaux matériaux, à la fois inédits et importés, alors que la conservation impose la restauration. Des produits industriellement miraculeux, vantés comme indestructibles et réversibles, et prétendument capables d’une bonne intégration, doivent rendre la pierre éternelle. Le ciment, par exemple, est introduit en Romandie dès le début du 20e siècle. Permettant la fabrication de mortiers extrêmement durs, aux caractéristiques mécaniques de résistance et d’étanchéité inconnues jusqu’alors, il met des étoiles dans les yeux des amateur·ices d’éternité. Les pierres exotiques, sinon, arrivant par le chemin de fer des carrières de Savonnières, Morley, Estaillades ou Saint-Paul, séduisent par leur résistance supérieure aux assauts du temps et leur travail facilité. La chaux et la molasse ne résistent pas à cette mauvaise concurrence, économique également, malgré la distance d’approvisionnement et l’infrastructure industrielle exigée. La «machine à progrès» condamne les vieux bâtiments à dire au revoir à leurs artisan·es de toujours.
Reconnaissance
Au 21e siècle, le mauvais mariage de la tendre molasse et du dur ciment est un cas d’école de la notion d’«incompatibilité des matériaux». Après des délires trop progressistes à cet égard, une humilité de bon aloi devrait encourager à se remettre au service des bâtiments, dont les besoins sont simples, faciles à identifier et à respecter, et par ailleurs souvent en adéquation avec les objectifs écologiques de notre société. La restauration de la molasse ne devrait ainsi être qu’un modeste exercice d’observation et d’imitation: lecture et compréhension du comportement général de l’appareillage, suivies d’un entretien et d’un assainissement réduits au strict nécessaire.
Une humilité de bon aloi devrait encourager à se remettre au service des bâtiments, dont les besoins sont simples, faciles à identifier et à respecter, et par ailleurs souvent en adéquation avec les objectifs écologiques de notre société.
Le maintien de l’équilibre simple des matériaux devrait quant à lui être assuré par des tailleurs et tailleuses de pierre, seul·es vrai·es maîtres et maîtresses des piques, peignes, taillants, polka, bédanes, gradines, ciseaux et autres réparoirs. Des carrières de molasse grise de Lausanne pourraient encore être rouvertes (temporairement), à l’occasion d’importants travaux d’entretien du patrimoine, bien sûr, mais également lorsque les chantiers d’infrastructure traversent un gisement2. Pour qui souhaite s’affranchir du tout-béton, la molasse offre par ailleurs des perspectives intéressantes. Alors que les mondiales instances de l’UNESCO et de l’ICOMOS ont reconnu avec justesse la taille de pierre comme un patrimoine immatériel (2010), il faut bien avouer que les artisan·es du matériau manquent de chantiers pour l’exercer et le perpétuer3. Ne sont-ils et elles pas, pourtant, les seul·es garant·es de sa conservation?
Fanny Pilet est conservatrice-restauratrice d’art dans le domaine du patrimoine bâti et dirige l’atelier Sinopie.
Olivier Fawer est tailleur de pierre, expert indépendant et dirige l’atelier Lithos.
Notes
1 La «lecture de la montagne» peut être exercée sur les anciens fronts de taille visibles le long du chemin des Grandes-Roches, à la falaise du Châtaignier, au Mont-sur-Lausanne, ou à celle de la Barre, à l’avenue Louis-Vuillemin.
2 Le creusement d’un tunnel de 1.7 kilomètres pour le LEB a nécessité l’extraction de 270000 tonnes de molasse (source: BIC de l’État de Vaud), a priori gaspillée.
3 Rare exemple de ces dernières années d’un projet en molasse: Audanne Comment, «Molasse et architecture contemporaine, un amour impossible?», TRACÉS 4/2022