Contre-soi­rée en cui­sine

Date de publication
09-03-2026

Arrêt sur image: la Miracle Kitchen présentée par Whirpool lors de l’Exposition américaine de Moscou en 1959 est devenue une arme dans la bataille idéologique qui opposait les deux blocs de la Guerre froide1. Censée incarner la supériorité de la société capitaliste de l’Ouest, elle a longtemps représenté un idéal vers lequel tendre. Avec ses éléments aux dimensions standardisées, sa machine à glaçons, son aspirateur robotisé, son lave-vaisselle et son écran de télévision de la taille d’un smartphone, elle est l’incarnation même de la cuisine contemporaine – qui n’a plus rien de bien miraculeux. Nous vivons dans un rêve des années 1950.

Il y a vingt ans, l’historien Klaus Spechtenhauser affirmait que la cuisine était le miroir de notre société2. Quelles sont les formes que nous voulons lui donner aujourd’hui? En Suisse, la cuisine est un marché florissant, soutenu par la demande en rénovation énergétique et la construction de nouveaux logements pour tenter d’endiguer la pénurie. Ce secteur est dynamique, certes, mais également standardisé. En 2018, le pavillon de la Suisse à la Biennale de Venise présentait cette triste généricité avec un paysage uniforme de cuisines blanches sur carrelage gris.

La cuisine est le lieu de stockage, de préparation et de partage de ce qui nous alimente. Mais à quoi est-elle réduite? La sécheresse toute factuelle de l’article 1 de l’ordonnance fédérale du 12 mai 1989 concernant la surface nette habitable, le nombre et la dimension des pièces (programme), l’aménagement de la cuisine et l’équipement sanitaire explique peut-être le manque d’audace généralisé. Celui-ci stipule notamment qu’un ménage de quatre personnes doit posséder une cuisine d’une dimension égale ou supérieure à 5.5 m2, dotée de minimum 5.5 éléments (55 × 60 cm). L’espace libre devant lesdits éléments doit quant à lui avoir au moins une profondeur de 120 cm. La cuisine est-elle encore une pièce, un lieu à vivre, ou n’est-elle plus qu’un vulgaire espace résiduel situé devant des modules?

La contre-soirée en cuisine, c’est là où se réfugient celles et ceux qui ne veulent plus participer à la fête, c’est là où on se parle franchement, en plus petit comité. La contre-soirée, ce sont ces professionnel·les avec qui nous avons discuté pour réaliser ce dossier, et qui nous ont confié que la cuisine est une formidable source d’explorations techniques et typologiques pour renouveler notre manière d’habiter (questionnement des rôles associés aux genres, modification de la sphère intime, changement de notre rapport à la nourriture, aux ressources, etc.).

Ce dossier rassemble des projets où la cuisine se fragmente, se démultiplie, se réinvente. Elle se fait nomade, invite à manger dans l’entrée et à cuisiner à dix-huit mains. Ce sont des ­cuisines-bains, des cuisines-loggias, des cuisines-façades, des cuisines-radiateurs. Chacune d’entre elles interroge notre rapport à la norme, à l’autre, à la technique. La cuisine de demain est peut-être à chercher dans les hybridations contemporaines qui tracent la voie?

 

Notes
 

1. Beatriz Colomina, Domesticity at War, The MIT Press, Cambridge, 2007, p. 280
 

2. Klaus Spechtenhauser (ed.), The Kitchen, ETH Zurich/Birkhäuser, 2006, p. 7