Vers une culture architecturale de la maintenance
Pendant longtemps, l’entretien, la maintenance, le «soin» accordé au bâti n’ont pas ou peu été considérés dans le champ culturel de l’architecture, concentré sur la construction et, plus récemment, sur la transformation. Ces tâches sont pourtant essentielles pour préserver l’existant, empêcher sa disparition. Dans cet essai, Isabel Concheiro dresse un état de la situation et nous invite à entrer dans une culture de la maintenance.
Si certaines circonstances amènent à accompagner la disparition d’un bâtiment, d’autres, comme l’obsolescence caractéristique d’une partie de la production architecturale du 20e siècle ou certaines politiques de démolition actuelles, interrogent l’impact environnemental, patrimonial et social de la destruction de bâtiments qui pourraient encore durer1. Outre les conditions économiques, politiques, normatives ou culturelles, faire durer un bâtiment relève de principes de conception et de mise en oeuvre, ainsi que de la capacité d’adaptation et d’évolution au fil du temps, tant sur le plan architectural qu’en termes d’usage. Mais «si les objets perdurent, ce n’est pas uniquement parce qu’ils ont été conçus dans des conditions particulières, c’est aussi parce qu’on en prend soin».2
La maintenance se manifeste généralement par son absence. Et lorsqu’elle est mise en oeuvre, elle passe souvent inaperçue. Cette invisibilité devrait nous interpeller : pourquoi un bâtiment est-il entretenu ? Qui en prend soin et dans quelles conditions ? Quels protocoles sont mis en place ? Quel est le rôle de l’architecture dans ces processus ?
La maintenance, et les acteurs impliqués, constituent un aspect essentiel de l’architecture, souvent négligé. Les publications et les recherches disciplinaires consacrées à cette question sont rares3, les prix récompensant des bonnes pratiques inexistants, et les critères de la culture du bâti ne font référence qu’à l’entretien du «bâti existant de bonne qualité» au niveau environnemental4. Pourtant, le soin apporté au bâti tout au long de sa vie contribue non seulement à préserver des ressources matérielles, mais aussi à maintenir des conditions d’habitabilité dignes, à développer des économies et des savoir-faire locaux, ainsi qu’à conserver et à revaloriser tant le patrimoine que «le monde qui va avec»5. Au vu de ces enjeux, il semble pertinent de reconsidérer la valeur de la maintenance, afin de développer une expertise et une culture architecturales basées sur le principe du soin donné à l’existant.
Maintenir, conserver
La maintenance est une pratique continue et collective, qui implique une pluralité d’acteurs (habitant·es, personnels de nettoyage, concierges, expert·es, ingénieur·es, architectes) et se décline en différentes actions, qui vont de l’entretien quotidien à des travaux de rénovation d’envergure6. Elle est intrinsèquement liée à la conservation, tant d’architectures classées que non protégées. La «permanence de l’entretien» est au coeur de la conservation patrimoniale. Pour l’ICOMOS, elle constitue «la meilleure mesure de conservation et permet de réduire les coûts de réparation à long terme» et est indispensable à la pérennisation du bâti du 20e siècle, souvent «menacé par un manque de reconnaissance et de soin»7. Pour répondre à ce besoin, l’un des projets de recherche du programme national (PNR 81 Culture du bâti) intitulé Le patrimoine culturel a besoin d’un entretien permanent vise à définir un cadre méthodologique permettant d’assurer la mise en oeuvre de l’entretien, en croisant les regards d’expert·es, propriétaires et utilisateur·rices8.
En dehors du domaine patrimonial, les termes maintenance au niveau européen et conservation au niveau suisse définissent le cadre normatif concernant l’ensemble des activités orientées vers la pérennité des bâtiments. La norme SIA 469 Conservation des ouvrages, qui comprend l’entretien et la maintenance, a été établie en 1997. Oliver Gassner, ancien président du Groupe pour la conservation des ouvrages (GCO-SIA), estime que «cette norme et ses possibilités d’interprétation sont méconnues, tant par les professionnel·les que les maîtres d’ouvrage, ce qui les amène parfois à privilégier la démolition-reconstruction pour éviter une prise de risque». En effet, une norme aide à évaluer le potentiel de conservation d’un bâtiment, mais ne fournit pas de marche à suivre pour y parvenir. Pour cette raison, le GCO a lancé le projet Aufbruch statt Abbruch, une plateforme de connaissances visant à montrer les marges d’interprétation des normes concernées. «Cette plateforme doit contribuer à les faire évoluer pour mieux intégrer l’intervention sur l’existant, tout en encourageant, dans l’intervalle, la conservation et la maintenance.»9
Théories de la maintenance
Au-delà des évolutions normatives, appréhender cette question aux multiples facettes implique d’élargir le regard vers d’autres disciplines, notamment les sciences sociales. Leurs approches enrichissent la réflexion architecturale en mettant en avant les notions de vulnérabilité et de soin, et celle du temps long. D’une part, la maintenance nous rend attentifs à la «fragilité des choses»10. Plus largement, la prise de conscience de la vulnérabilité du monde comme condition «permanente» et non «exceptionnelle» amène à considérer la maintenance comme une pratique de soin (care) indispensable pour pouvoir l’habiter11. En tant que pratique «de proximité, d’attention, d’accompagnement»12, elle contribue à valoriser ce dont elle prend soin. Ceci amène à considérer l’espace non seulement comme «objet de soin», mais également comme «support de soin», et à placer cette question au centre de la réflexion disciplinaire13.
«Nous prenons soin des choses non pas parce qu’elles génèrent de la valeur, mais parce qu’elles ont déjà de la valeur.» – Maria Puig de la Bellacasa
D’autre part, en plaçant le temps long au centre de la réflexion, la maintenance remet en question les économies d’obsolescence. Sa prise en considération devient alors une question économique, amenant à élargir la notion d’économie circulaire en intégrant la durée de vie, mais aussi politique, revendiquant le «droit à réparer les choses» et les connaissances associées à la capacité d’entretenir14. La prise en compte du temps long permet de considérer davantage la vie des bâtiments et de s’intéresser aux différents acteurs impliqués dans la maintenance, ainsi qu’aux conditions dans lesquelles elle est pratiquée15.
Pratiques de la maintenance
De nombreux artistes se sont intéressé·es aux pratiques de la maintenance et ont interrogé leur rôle dans l’architecture. Le Manifesto for Maintenance Art 1969 ! marque le point de départ de l’oeuvre de Mierle Laderman Ukeles. L’artiste américaine questionne l’invisibilité de la maintenance à travers des performances lors desquelles elle exécute des tâches ménagères ou va à la rencontre des agents municipaux qui s’en chargent dans la sphère publique. Divers artistes, réalisateurs ou architectes dénoncent ainsi des situations critiques, comme la dégradation d’un quartier par manque de maintenance (Michael Bramwell), les conditions de travail des femmes qui nettoient des bureaux (Berwick Street Film Collective)16. Certain·es interrogent, par l’analyse spatiale, l’invisibilité et les conditions des espaces des travailleuses assurant l’intendance domestique17. D’autres regards, comme ceux de Beka & Lemoine ou d’Andrés Jaque, invitent à observer des architectures iconiques à travers le prisme de la maintenance et à rendre visibles les personnes, les pratiques et les moyens nécessaires à leur pérennité. Enfin, d’autres approches soulignent sa dimension collective, en mettant en valeur l’entretien régulier d’un patrimoine (comme la maison où Erica Wittich et Bruno Taut ont vécu au Japon) ou le rôle des différents savoir-faire et acteurs impliqués mis en avant par le pavillon finlandais à la Biennale d’architecture de Venise 2025.
«Il est impossible de se passer de l’entretien, à moins que l’on ne souhaite la dégradation ou la mort.» – Hilary Sample
Architectures de la maintenance
Si la maintenance nous amène à changer notre regard sur l’architecture en intégrant le temps long, comment l’intégrer davantage dans des nouveaux projets et dans l’intervention sur l’existant ? Quels mécanismes sont mis en place pour assurer un entretien régulier et préventif tout au long de la vie du bâtiment ? Quelles démarches sont engagées pour assurer un entretien curatif permettant de préserver et de revaloriser des patrimoines délaissés ? Enfin, quelle est la valeur ajoutée de l’architecture dans ces processus ?
Penser la maintenance se traduit par des stratégies multiples. Dans la phase de conception, l’entretien peut être intégré, entre autres, dans la durabilité des matériaux, la possibilité d’évolution et de réparabilité, voire l’incorporation anticipée des processus d’usure (Usine Ricola, Mulhouse, Herzog & de Meuron, 1993) ou l’intégration du nettoyage de façon performative (Lever House, New York, SOM, 1952)18. Mais penser la maintenance, c’est également se situer comme architecte dans un cycle plus long et définir le juste degré d’intervention. Celle proposée par Lacaton & Vassal sur la place Léon Aucoc à Bordeaux (1996) consistait en «ne rien faire d’autre que des travaux d’entretien, simples et immédiats [...] de nature à améliorer l’usage de la place et à satisfaire les habitants». Il s’agit aussi de reconnaitre la valeur des éléments entretenus au fil du temps par les habitant·es et de les incorporer dans un projet de transformation, comme les jardins de la cité de transit de Beutre à Mérignac, intégrés dans la réhabilitation réalisée par Christophe Hutin.
«Un bâtiment n’est pas quelque chose que l’on termine, c’est quelque chose que l’on commence.» – Stewart Brand
Pensons-nous suffisamment à l’entretien ? La prise en compte des réflexions sur les différents rythmes d’obsolescence d’un bâtiment (Brand), l’incorporation de l’usure (Rotor), la réflexion à l’échelle du détail (Abenia), ainsi que des approches pédagogiques visant à réfléchir à la maintenance de son propre projet (Emerson), constituent des pistes intéressantes pour contribuer à développer une culture de la maintenance19.
Gérer la maintenance
La maintenance architecturale se conçoit, s’organise et se met en place en impliquant différents acteurs, y compris des architectes, dont le rôle s’étend ici au-delà du projet. Elles et ils contribuent parfois à initier des démarches, souvent en cohérence avec des projets de rénovation plus larges – telle la mise en place d’un poste d’intendant pour assurer l’entretien de l’Hôtel cantonal de Fribourg suivant la réhabilitation par le bureau Aeby Aumann Emery, ou celles de l’architecte Alix Remy en cours pour établir un plan de maintenance du site de la FVE à Tolochenaz, ou accompagner la maintenance du parc bâti public.
Dans toute l’Europe, des ensembles de logements sont confrontés à un manque de maintenance entraînant des dégradations, qui sert ensuite d’alibi pour justifier leur démolition20. Face à ce constat, il faut analyser les gestions exemplaires d’entretien de logements et d’espaces communs qui garantissent leur pérennité, comme le complexe Alterlaa à Vienne21 ou la Cité du Lignon à Meyrin, et comprendre les mécanismes d’entretien qui sont à l’oeuvre22.
Incorporer la maintenance
Dans le cas d’architectures qui ne sont pas encore reconnues sur le plan patrimonial, des initiatives de maintenance mises en place par les habitant·es et/ou des architectes contribuent à revaloriser des immeubles délaissés et peuvent également devenir un vecteur d’appropriation et de lien social. C’est le cas par exemple dans les logements du centre-ville d’Ivry-sur-Seine. La maintenance peut également être incorporée comme élément central de processus de réhabilitation et transformation échelonnés sur un temps long, comme dans les bains de Sidi Harazem au Maroc. Elle peut aussi contribuer à changer le regard sur des lieux menacés de démolition, en étroite collaboration avec les habitants, comme au Foyer Moïse à Rouen. Ici, les résidents et l’association Échelle Inconnue mènent un travail de valorisation architecturale, d’activation des espaces et d’usages, et de réhabilitation par le soin et l’entretien collectif23. L’incorporation de la maintenance amène-t-elle à élargir le rôle de l’architecte ? Le profil de «Architecte-Mainteneur·euse» défini par Hélène Salanave (sur la base de l’expérience de l’agence SOL dans des projets de réhabilitation des copropriétés dégradées en France) ouvre la voie à la définition de nouveaux rôles à imaginer en lien avec les pratiques de la maintenance24.
Vers une culture de la maintenance
Comme l’affirme l’architecte Hilary Sample, «il est impossible de considérer la maintenance avec indifférence», en raison des dimensions sociétales, politiques, économiques et environnementales qu’elle implique25. Au niveau architectural, outre le fait qu’elle contribue à prolonger la durée de vie des bâtiments, à assurer de bonnes conditions d’habitabilité et à revaloriser des patrimoines délaissés, la maintenance permet de considérer et valoriser le rôle et les savoir-faire des différents acteurs impliqués, et d’élargir des modèles de conception et de production. Regarder l’architecture à travers le prisme de la maintenance permet surtout de mettre la fragilité, l’attention et le soin au centre d’une vision élargie de la discipline, dans laquelle le temps long est considéré à sa juste valeur. Pourquoi d’ailleurs ne pas en faire un 9e critère du Système Davos qui s’intitulerait Maintenance : la culture du bâti de qualité favorise l’entretien et le soin ? Ceci dans le but d’évoluer vers une culture collective de la maintenance, à laquelle l’architecture peut fortement contribuer. Car prendre soin du bâti, c’est aussi prendre soin des gens.
«L’architecture est un dialogue entre la création et le soin.» – Katherina Siltavuori
Isabel Concheiro est architecte, professeure et responsable du Joint Master of Architecture Fribourg, HEIA-FR.
Notes
1 Caitlin DeSilvey, Curated Decay: Heritage Beyond Saving, University of Minnesota Press, 2017; Daniel Abramson, Obsolescence. An Architectural History, The University of Chicago Press, 2016
2 Jérôme Denis, David Pontille, Le soin de choses. Politiques de la maintenance, La découverte, 2022, p. 354
3 Voir l’ouvrage classique de Stewart Brand, How Buildings Learn: What Happens After They’re Built, Viking Press, 1994; Hilary Sample, Maintenance Architecture, The MIT Press, 2016; et le dossier «Maintenance, la dimension cachée de l’architecture», Rocío Calzado, d’architectures (n° 324, avril 2025)
4 Voir les huit critères du Système Davos de qualité pour la culture du bâti: davosdeclaration2018.ch
5 D.J. Haraway, Modest-Witness [at] Second-Millennium.FemaleMan-Meets-OncoMouse, Routledge, 1997
6 Selon norme NF X 60-000
7 ICOMOS, Charte de Venise, article 4, Document Madrid, 2011, article 2
8 «Soigner le patrimoine culturel», Patrimoine Suisse, 1/2026
9 Entretien avec Oliver Gassner, mai 2026. Aufbruch statt Abbruch («redémarrage au lieu de démolition»): aufbruch-statt-abbruch.ch
10 Théorisée dans le domaine des études des sciences et des techniques: Steve Jackson, «Rethinking repair», Media Technologies (MIT Press, 2014); Denis & Pontille, Le soin de choses: politiques de la maintenance; Steven Graham, Nigel Thrift, «Out of Order. Understanding Repair and Maintenance», Theory, Culture & Society, 24/2007
11 Joan C. Tronto, Un monde vulnérable. Pour une politique du care (La Découverte, 2009); «Vers une architecture du ménagement», revue topophile, janvier 2021.
12 Denis & Pontille, op. cit.
13 Aude Courbebaisse, Chloé Salembier, «L’espace comme support de care». Younès (et al., eds), Prendre soin, Architecture et Philosophie, Infolio, 2024
14 Right to repair, repair.eu; Directive (EU) 2024/1799 visant à promouvoir la réparation des biens; Andrew Russell et Lee Vinse, Innovation Delusion, 2020
15 Ignaz Strebel. 2011. «The Living Building: Towards a Geography of Maintenance Work», Social & Cultural Geography 12 (3): 243-62
16 Mierle Laderman Ukeles: Mierle Laderman Ukeles. Seven Work Ballets (Les Presses du réel, 2016), maintenanceartist.com; Building Sweeps, Michael Bramwell (1995-96); Night cleaners, Berwick Street Film Collective, UK, 1975
17 Frida Escobedo, Domestic orbits (Gato Negro ed., 2019); Basyma Saad, «The 5 m2 Maid’s Room: Lebanon’s Racist, Gendered Architecture», 2016, failedarchitecture.com
18 Hilary Sample, Maintenance Architecture, The MIT Press, 2016
19 «Layers of change», Stewart Brand, How buildings learn. What happens after they’re built (Penguin, 1994); Rotor, Usus/usures: État des lieux/How things stand, 2010; Tiphaine Abenia, «Se ressaisir du détail. Intégrer le temps long architectural», TRACÉS 7/2024; Tom Emerson, «Architecture of Maintenance», elective course, ETH Zurich, 2020
20 Isabel Concheiro «Patrimoines en danger: tour de France de la démolition», dossier Démolir?, TRACÉS 1/2026
21 Rocío Calzado, Jasper Meurer, The Great Together, film, 2025, 20’
22 En France, le projet de recherche du laboratoire LATTS de l’ENCP de Paris analysant la gestion de la maintenance du parc de logements sociaux de la Ville de Paris ouvre un champ d’exploration de grand intérêt.
23 echelleinconnue.net/accueil/carnet-de-chantier
24 Hélène Salanave, mémoire HMONP, 2023; Deborah Feldman, «Faire durer, maintenir avec et pour les habitant(e)s», d’architectures n° 324, avril 2025
25 Hilary Sample, op. cit.