Uto­pies, dys­to­pies et ar­chi­tec­ture : au cœur des Ci­tés obs­cures

Dans Mondes (im)parfaits. Autour des Cités obscures de Schuiten et Peeters, la Maison d’Ailleurs à Yverdon interroge le rapport entre les notions de dystopie et d’utopie. Le fil rouge de l’exposition, une contribution majeure à l’art de la bande dessinée, Les Cités obscures, de François Schuiten et Benoît Peeters, propose un éclairage sur nos cadres de vie à travers des univers parallèles. Ceux-ci en révèlent les fantasmes, par le biais d’architectures fictionnelles monumentales, à la fois fabuleuses et incongrues.

Date de publication
12-02-2020
Julia Jeanloz
Rédactrice en charge des pages SIA de la revue Tracés

Alors que la chute du mur de Berlin et la fin de la guerre froide ont signé un tournant de l’Histoire, les temps ne sont aujourd’hui plus aux utopies. En effet, face à la montée des populismes, à l’érosion de la confiance dans les institutions et au spectre d’une récession mondiale, ces dernières ont perdu de leur superbe. La difficulté à se projeter dans l’avenir a permis au genre discursif de la dystopie de s’imposer largement au sein de la culture populaire occidentale, entre autres dans la littérature, le cinéma ou sur le petit écran. En témoignent le succès fulgurant que connaissent des productions culturelles telles que Black Mirror ou The Handmaid’s Tale

C’est dans ce contexte que la Maison d’Ailleurs propose d’explorer les liens qui unissent utopie et dystopie. Tant il est vrai que, comme l’admettait Michel Ragon, «La ville pétrifie des rêves, incarne des idées, concrétise des fantasmes collectifs» (L’Homme et les villes, 1985), nos espaces urbains ont toujours été porteurs d’espoir ou d’inquiétudes. L’être humain n’a cessé de nourrir une fascination pour son cadre de vie. Fascination qui a d’ailleurs donné lieu à la formalisation du concept d’utopie en 1516, dans l’ouvrage éponyme de Thomas More, Utopia. Une notion qui, déjà, porte en elle une ambigüité, puisqu’étymologiquement, elle est à la fois non-lieu (u-topos) et lieu heureux (eu-topos).

Mais l’utopie comme lieu imaginaire de toutes les libertés s’est bien vite heurtée à ses défaillances et à son incapacité à tenir compte des desiderata de chacun. Après tout, ne dit-on pas que la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres ? En effet, tout modèle sociétal, qu’il soit fictionnel ou non, est systématiquement à l’avantage des catégories socio-politiques qui l’imaginent. Dès lors, en changeant de focale, l’utopie des uns devient, une fois vécue depuis l’intérieur, la dystopie des autres. Elle révèle alors les implacables travers d’une rêverie aliénante. 

Des imaginaires urbains à perte de vue

Dès le début des années 1980, avec le scénariste Benoît Peeters, son comparse de longue date, François Schuiten crée la série fantastique Les Cités obscures, que l’on compte parmi les œuvres les plus emblématiques de la bande dessinée franco-belge contemporaine. Dans ces albums, dont les premiers s’attellent à critiquer l’utopie moderniste, la ville et ses dérèglements occupent la place centrale du dispositif narratif. 

Les planches et dessins exposés à la Maison d’Ailleurs, qui représentent des univers parallèles rétrofuturistes, renferment quantité de références à l’histoire de l’architecture occidentale. Celles-ci sont reconstituées à travers un style qui conjugue précision graphique et traitement de l’image fantaisiste ou surréaliste. Ainsi, l’on y découvre des univers partageant de nombreux attributs avec le nôtre, mais tous dotés de caractéristiques intrinsèques. Sur le plan figuratif, on sait Schuiten très engagé en faveur de l’environnement: l’un des référentiels récurrents des œuvres de notre duo est le couple nature-culture, en dialogue ou en opposition, c’est selon la libre interprétation de chacun. 

Outre les multiples clés de lecture que chaque dessin présente, l’intérêt du travail de Schuiten et Peeters réside dans la puissante évocation des univers qu’ils dépeignent à la lueur de certaines utopies technocratiques et productivistes du monde réel.

L’immersion, épicentre du dispositif scénographique

Il est des invitations au voyage qui ne se refusent pas. Mondes (im)parfaits en est une. Dans ce voyage en direction de scénarios urbains fantastiques, la scénographie vient renforcer les pistes de lecture quant aux liens unissant utopie et dystopie. Résultat d’une collaboration entre la Maison d’Ailleurs et François Schuiten, la scénographie propose au visiteur un parcours en neuf salles conçues comme des îles, utopiques et dystopiques à la fois. La première, la salle Chrono, présente ainsi une introduction à l’exposition. Elle postule d’entrée de jeu la réversibilité de l’utopie et propose de ne pas considérer utopie et dystopie comme opposées, mais de les envisager en miroir. Or, cette idée de mise en reflet s’exprime également sur les parois de cette salle, comme pour appuyer encore le postulat de la Maison d’Ailleurs.

L’un des axes forts du dispositif muséographique réside dans son caractère immersif. Ainsi,  l’ambiance visuelle clair-obscur des salles est un clin d’œil aux dualités lumineuses et ténébreuses des urbanités de Schuiten et Peeters. En outre, l’atmosphère sonore de certaines pièces contribue également à plonger le visiteur dans l’univers technicisé des Cités obscures: les cliquetis mécaniques que l’on peut entendre dans certaines salles ne sont pas sans rappeler la course au progrès, thématique chère à notre duo de concepteurs. En traversant l’exposition, on reconnaîtra également certains objets, tirés de la collection personnelle de Schuiten : c’est le cas de l’astrolabe, par exemple, ou du cube d’Urbicande. 

Finalement, l’une des réussites de cette exposition est sans conteste la salle des cellules. Celle-ci met en scène deux biomes, séparés par un mur sur lequel est exposé un triptyque. Le premier illustre une dystopie, avec la présence d’un univers technocrate ou de roues dentées plantées dans le décor. Le second, quant à lui, offre une vision utopique d’un univers japonisant assorti de fleurs de nénuphars. Là encore, la volonté de postuler le caractère réversible de ces deux représentations de la société mises en miroir est évidente. Elle est ainsi audacieusement suggérée par le son qui accompagne le visiteur dans ces deux univers: d’abord lent, lancinant et inquiétant, il devient plus rythmé dans la seconde cellule et reprend, semble-t-il, les tonalités de la première, comme pour rappeler qu’il n’y a qu’un pas qui les sépare. 

Mondes (im)parfaits constitue donc une fabuleuse exposition à voir, bien entendu, mais également à entendre. En ouvrant la discussion sur les liens entre utopie et dystopie, elle nous force à faire preuve de réflexivité sur nos cadres de vie actuels et futurs. Dès lors, un constat s’impose: il nous appartient de critiquer nos utopies, d’en saisir les limites, pour mieux fixer des garde-fous et formuler des alternatives plus durables et pertinentes aux modèles urbains que l’on souhaite nous imposer.

 

Informations pratiques

Mondes (im)parfaits. Autour des Cités obscures de Schuiten et Peeters, ma-di, 11h00-18h00, à voir jusqu’au 25 octobre 2020, Maison d’Ailleurs, Place Pestalozzi 14, 1400 Yverdon-les-Bains. 

Tous deux nés en 1956, Benoît Peeters et François Schuiten font l’expérience d’une collaboration des plus fécondes depuis plusieurs décennies: le premier développe une vision, le second la met en images.

 

Peeters naît à Paris, ville dans laquelle il entreprend des études académiques de philosophie, puis en sciences sociales, sous la direction de Roland Barthes. En 1976, il publie sa première nouvelle, Omnibus, avant de faire l’expérience d’un bon nombre de genres littéraires différents, dont, bien entendu, la bande dessinée. En parallèle, il multiplie les projets dans les domaines de la critique, du scénario, de l’édition et de la conception d’expositions. Spécialiste d’Hergé, Benoît Peeters est l’auteur de trois ouvrages emblématiques sur le père de Tintin. Conseiller éditorial chez Casterman, il est aussi le fondateur et le directeur général des Impressions Nouvelles, une maison d’édition située entre Bruxelles et Paris. 

 

Schuiten, quant à lui, est un dessinateur de bande dessinée et scénographe belge, issu d’une famille d’architectes. Il publie sa première histoire à l’âge de 16 ans, avant de rejoindre l’atelier bande dessinée de l’Institut Saint-Luc à Bruxelles. Il y fera la rencontre de Claude Renard avec qui il réalise deux albums, Aux médianes de Cymbiola et Le Rail. À la fin des années 1970, en collaboration avec son frère Luc, il élabore les Terres Creuses. Dès les années 1980, en parallèle des Cités obscures, François Schuiten contribue à la production graphique de films et réalise plusieurs scénographies et expositions. Son parcours prestigieux lui vaut de nombreux prix, dont en 2002 le Grand prix de la ville d’Angoulême, pour l’ensemble de son œuvre.