Un refuge pour les savoir-faire
Dans un livre essentiel, Ce que sait la main (2010), le sociologue et historien américain Richard Sennett développe toute une série de notions dont Jean-François Dedominici, maître peintre et peintre décorateur, et Claude Veuillet, ébéniste, se font l’écho vivant.
Dans son ouvrage, Richard Sennett rend hommage au corps et aux pratiques physiques qui, selon lui, fondent «toutes les compétences, même les plus abstraites»1. C’est en se confrontant à la matière, par la prise et la préhension, que l’on entend et résout son environnement, car c’est à travers elle que s’établit une «relation ouverte entre la résolution et la découverte d’un problème»2. Résistant à «l’objectification», la matière est irréductible aux traitements virtuels et à la conversion en images mentales: «La réalité matérielle répond, elle corrige constamment la projection, met en garde au sujet de la vérité matérielle.»3 Cet ancrage borné dans la réalité des choses, Sennett le défend et le promeut, rappelant que seule une confrontation personnelle permet d’accéder à une forme ou une autre de résolution – les hypothèses, sinon, n’alimentent que les discours. Hors des mathématiques, qui seules sans doute autorisent un cheminement purement abstrait, le savoir doit payer son dû au matérialisme (ou au moins au pragmatisme).
Tête et mains
Là où la matière fait défaut, dans l’éther évanescent des idées creuses, tout est au contraire possible: dans ce monde magique, une planète finie peut supporter sans ciller l’accroissement infini de la richesse matérielle. Dans l’ordre verbeux, l’architecture de bois, de béton recyclé et de polystyrène expansé pourrait offrir une nouvelle virginité à la construction, même si la réalité matérielle à laquelle elle renvoie n’économise ni le pétrole, ni les usines. Contre la floraison des paroles sans conséquence, Sennett suggère justement de se taire, et de faire. La main savante devient alors le vecteur d’apprentissage par lequel se créent, se réalisent et se résolvent, donc, les problèmes qui se posent. La société occidentale moderne, dit-il, doit apprendre à sentir au plus profond d’elle-même que la séparation intellectuelle, sociale et culturelle de la tête et de la main est «l’arête du problème de la compétence»4. Si elle s’y refuse, elle laisse dépérir le «savoir implicite» des gestes intellectuellement inspirants, au profit du «savoir explicite» des mots d’ordre.
La main savante devient le vecteur d’apprentissage par lequel se créent, se réalisent et se résolvent, donc, les problèmes qui se posent.
À la faveur de ce dernier, il faut reconnaître que la main manque d’efficacité dans sa quête du métier. Elle exige, hélas, un apprentissage par tâtonnement et gâchis. «Ever tried. Ever failed. No matter. Try again. Fail again. Fail better», disait justement le dramaturge Samuel Beckett5. Accueillant ce processus avec bienveillance, les structures «sous-déterminées» de Sennett manquent en effet de séduction face à des concurrentes «surdéterminées», et efficaces en conséquence. Fragmentant les tâches, tendant les flux et expédiant les résultats, ces dernières autorisent une exécution inconsciente et aveugle des tâches, prévenant les hésitations individuelles par un écheveau de normes préméditées. Ce sont des «règles formelles constantes»6, écrites sans égard pour le cas particulier et imposées à tout, à tous et à toutes, en toute circonstance. Forgeant le caractère «explicite» d’un savoir réduisant toute action à une comptabilité technocratique et bureaucratique, elles sont le fruit d’une expertise que Sennett qualifie d’«antisociale»7, puisque retranchée entre les mains de quelques expert·es isolé·es.
Tout un cinéma
Le surdéterminisme du savoir explicite, c’est la séquence d’actions figées et indiscutables exigées par le schéma directeur. Aimant les images idéales, celui-ci impose Les Temps Modernes et interdit le tâtonnement du geste impromptu. Au processus circulaire mais instructif de l’échec, il oppose un mouvement linéaire basé sur la croyance que le passage du temps prodiguera une solution en toute circonstance: le progrès advient, nécessairement. Prenant des mauvais airs de fuite en avant, ce scénario multiplie les mots d’ordre et les ambitions abstraites, n’évitant les écueils qu’en décuplant l’énergie consommée. La science-fiction, alors, dresse le bilan: «Tout se passe comme si l’acquisition de compétences technologiques avait séparé l’homme d’un savoir-faire artisanal, de la plasticité des intuitions et des schèmes que seul favorise le contact avec la matière.8»
Contre ce constat apparemment inéluctable, survient alors le personnage du bricoleur, cher à l’auteur américain Philip K. Dick, qui en fait le «réparateur d’une machine-monde détraquée par les armées d’ingénieurs9», dont les «aptitudes sont un défi à la spécialisation des savoirs et à la programmation cérébrale10». S’opposant aux «hommes-machines androïdes», il se rapproche du maître d’atelier de Sennett en profitant, lui aussi, d’un savoir implicite silencieux, transmis par démonstration de gestes. Contre l’expertise antisociale vue il y a un instant, il privilégie la coopération libre et engagée du «savoir sociable» de Sennett, supporté par les «directives immédiates concrètes» de Pašukanis, lesquelles s’opposent aux stupides «règles formelles constantes» du savoir explicite.
Bistros et vieilles marmites
Fort d’une noble âme de bricoleur, Claude Veuillet a commencé à gagner son pain quotidien en recollant «toutes les chaises de bistro du Bas-Valais». Dans les années 1970, alors que «les choses se renversaient très fortement», comme il dit, et que les machines mettaient la fabrication de meubles sous tutelle, il constate que le «métier rêvé d’ébéniste» n’offre plus de perspectives satisfaisantes et se tourne peu à peu vers la restauration d’art. Jean-François Dedominici parle de ces années avec le même serrement de gorge, évoquant une «période de transition» au cours de laquelle les traditionnelles peintures à l’huile et à la chaux sont remplacées par des dispersions industrielles. «Le produit n’est plus mélangé par le peintre, mais achetée à un marchand», dit-il en rappelant que notre environnement bâti s’en est dès lors trouvé réduit aux 2050 nuances du NCS. À l’instar de Claude qui accueille avec bonheur le travail manuel du bois, Jean-François «trouve tellement agréable de mélanger sa matière» et de pourvoir créer, littéralement, toutes les couleurs du monde.
Curieux, Claude se lance volontiers dans des «investigations pleines de mystère», en forme d’apprentissage rétrograde, au cours duquel il retrouve les gestes, matériaux et produits à l’origine des objets qu’il tient entre les mains. «Il faut trouver comment c’était fait», dit-il en citant l’ethnologue, archéologue et préhistorien André Leroi-Gourhan qui, comme lui, préfère aussi l’expérimentation à la description: «L’expérience, c’est ça, explique-t-il, et moi je suis toujours là-dedans.» L’observation de «ce qui a été fait pendant des centaines d’années», Jean-François en fait également le premier devoir du peintre. Il raconte à cet égard «qu’il n’enseigne pas, mais fait des démonstrations»: le savoir-faire s’acquiert par un regard anticipateur du geste. C’est d’autant plus important, dit Jean-François, «que sur les chantiers, 1+1 n’est pas toujours égal à 2». La maxime, incalculable, est aussi vraie que le constat qui l’accompagne: «Un métier physiquement éprouvant n’est pas un mauvais métier.»
Intelligence vs excellence
Alors que Jean-François trouve «assez dramatique que des gens déconseillent à leurs enfants de faire le travail manuel qu’ils ou elles ont fait pendant 50 ans», Claude encourage ce même travail dans de modestes ateliers de taille du bois qui attirent même les menuisiers. On n’y fait pourtant «rien d’extraordinaire», dit-il lui-même, puisqu’on y apprivoise le geste sans chercher l’excellence ni, surtout, à savoir qui est «la dernière pioche de l’équipe». «L’excellence ne veut strictement rien dire», s’exclame-t-il d’ailleurs en citant Sennett qui suggère que nous avons toutes et tous «en commun, et à doses grosso modo égales, les aptitudes brutes qui [nous] permettent de devenir de bons artisans11». Seules des conditions sociales lugubres façonnent l’ambition d’excellence qui, aux yeux de Claude, ne réalise qu’un «gâchis humain». Il préfère donc parler d’une «recherche libératrice» et invoquer, à cet égard, l’«action sans effort» du wu wei du taoïsme chinois, lequel rappelle d’ailleurs l’«application de la force minimale» de Sennett12.
L’excellence, c’est l’affaire de la surdétermination qui, il faut bien le reconnaître, sape les conditions d’apprentissage et d’exercice des métiers. Aux savoir-faire transmis implicitement, elle préfère la spécialisation enseignée explicitement, contre laquelle Jean-François a d’ailleurs été prévenu dès ses années d’apprentissage. «Ne devient pas un spécialiste, lui avait dit un ancien, car alors tu ne sauras rien faire, ou faire qu’une seule chose.» Incarnant des champs de vision absolus et infiniment multipliés, affûtés et performants comme jamais, mais abscons, le spécialiste se doit en effet de rester hermétique à toute intelligence sensible, multiple et incertaine du monde. Incapable de communiquer, il fait alors ressurgir le vieux mythe de la tour de Babel, lequel est peut-être à l’origine des déboires de cet hôpital fraîchement inauguré dans lequel Claude a aperçu des parquets multicouches déjà fortement altérés. Résistant manifestement mal aux incessants lavages que le lieu exige, ces derniers suggèrent que le spécialiste du revêtement de sol n’a pas consulté son homologue du nettoyage. «Tu t’imagines la gaffe, ironise Claude, mais c’est une gaffe à combien de millions?»
Éloge de la folie
Le cahier des charges de la surdétermination, hélas, ne reconnait que les considérations abstraites des budgets, délais, normes et autres affaires de perception – «mettre du bois parce que ça doit faire du bien aux yeux des patient·es», suggère Claude. Au moment de passer à l’exécution, l’inégalité des matériaux est alors ignorée au profit de ressources si parfaites «qu’elles n’existent presque pas dans la nature». Il faut du bois de lutherie et du fil droit en toute circonstance, pour un produit vitrifié qui peut bien alors ressembler à du plastique. Face à une uniformité matérielle en voie d’achèvement, Jean-François cherche la clé de la survie. S’il cède aux séductions de la surdétermination qui l’invitent à n’appliquer que de la peinture industrielle blanche, il sait que son horizon se réduira à la seule discussion de son prix de l’heure. Les tableurs en seront ravis, eux qui aiment ne comparer que des oranges, mais Jean-François ne sera alors plus qu’un numéro.
L’excellence, c’est l’affaire de la surdétermination qui, il faut bien le reconnaître, sape les conditions d’apprentissage et d’exercice des métiers.
Il préfère donc continuer à incarner le «bon artisan» de Sennett, ce «piètre vendeur absorbé par son souci de bien faire»13, qui travaille en suivant son envie et son bon plaisir. Claude, de son côté, entretiendra encore le bois avec un «pot de cire d’abeille, une brosse et une chaussette en laine», quitte à passer pour «un doux-dingue ou un hippie recyclé, tu vois le genre» – la sous-détermination est une profession de foi. À l’heure où le monde du travail ne rêve que d’androïdes impassibles face à des écrans s’animant tout seuls, et convient de juger intelligentes les cabrioles de quelques ordinateurs gonflés d’énergie, il faut craindre que le taux d’inadaptation – de marginalité? – des gens réels ne monte en flèche. La clé de leur survie, toutefois, est peut-être déjà entre les mains de Jean-François: «Il faut de supercompétences intellectuelles pour faire un bon métier artisanal.» Retournée, la formule donne: un bon métier artisanal sauvera les dernières compétences intellectuelles humaines. Pour les entraîner, Claude propose alors de réanimer le «banc des fous du Val d’Anniviers», sur lequel les plus fragiles gardaient jadis contact avec la société en appointissant les échalas dont elle avait besoin.14
Nicolas Meier est architecte du patrimoine et chercheur indépendant.
Jean-François Dedominici a reçu une formation de plâtrier-peintre et est maître peintre. Il est diplômé de l’institut de peinture décorative de Bruxelles et dirige Nuances Minérales.
Claude Veuillet est ébéniste, conservateur-restaurateur dans le domaine du bois et spécialisé dans la recherche et l’étude des techniques traditionnelles.
Notes
1 Richard Sennet. Ce que sait la main. La culture de l’artisanat. Albin Michel, 2008 (trad. 2010), p. 21
2 Ibid., p. 57
3 Ibid., p. 364
4 Ibid., p. 65
5 Samuel Beckett. Worstward ho. J. Calder, 1983
6 Evgeniĭ Pašukanis. La théorie générale du droit et le marxisme. EDI, 1976.
7 Ce que sait la main, op. cit., p. 338
8 David Lapoujade. L’altération des mondes: versions de Philip K. Dick. Les Éditions de Minuit, 2021, p. 137
9 Ibid., p. 142
10 Ibid., p. 137
11 Ce que sait la main, op. cit., p. 325
12 Ibid., p. 338
13 Ibid., p. 163
14 Appointir consiste à tailler l’extrémité d’une pièce de bois pour qu’elle s’enfonce facilement dans le sol, permettant ainsi de l’utiliser pour tuteurer les vignes. Ce travail pouvait se réalisait sur un «banc du fou», sur lequel était fixé le rondin de bois.