L’en­seig­ne­ment de Sidi Ha­ra­zem: con­ser­va­tion et main­te­nance

Conversation avec Aziza Chaouni, architecte, ingénieure civile et professeure à l’EPFL, sur l’importance de la sensibilisation et de la maintenance pour la conservation du patrimoine moderne des pays du Sud. Regard sur le projet de la station thermale de Sidi Harazem, au Maroc.

Date de publication
25-08-2026
Revision
25-08-2026
Isabel Concheiro
Architecte, professeure et responsable du Joint Master of Architecture Fribourg, HEIA-Fribourg
Aziza Chaouni
Architecte, ingénieure civile et professeure à l’EPFL

Quel est votre lien avec Sidi Harazem et plus largement avec l’architecture moderne au Maroc?

J’ai grandi en allant à la station thermale de Sidi Harazem, près de Fez, avec ma grand-mère. À l’époque, je ne savais pas ce qu’était cette architecture. En 2007, j’ai cofondé DOCOMOMO Maroc, avec pour objectif de documenter et de commencer à protéger l’architecture moderne marocaine, alors méconnue. Les études sur le patrimoine colonial étaient soutenues par des fonds européens, mais pas celles sur l’architecture post-coloniale. Il y avait peu d’écrits, peu de recherches. Grâce à la bourse Aga Khan Teaching Fellow à Harvard Graduate School of Design, j’ai entamé une recherche en 2006 avec pour objectif de garder la mémoire de cette époque et d’interviewer les architectes de cette génération. J’ai découvert un monde et des personnes incroyables1. L’architecte de Sidi Harazem, Jean-François Zevaco2, était décédé mais j’ai pu interviewer sa fille ainsi que l’ingénieur et les collaborateurs impliqués dans ce projet.

Quelle est l’origine du projet des bains thermaux de Sidi Harazem?

Les sources thermales d’eau riche en magnésium de Sidi Harazem datent de l’époque romaine. Avec le temps, et sous l’influence du christianisme, certaines sources sont devenues des lieux de pélerinage grâce à la présence du mausolée Saint Sidi Harazem, adjacent à l’une des sources. Les visiteurs y viennent quérir la bénédiction du Saint ainsi que la guérison, en particulier pour les rhumatismes et les maladies rénales. Le thermalisme était la principale forme de tourisme au Maroc avant l’indépendance. Sidi Harazem était une oasis avec des piscines naturelles, dotée d’une dimension spirituelle qui attirait des personnes de tout le Maroc. C’est ici que la Caisse de dépôt et de gestion de l’État (CDG) a décidé, en 1958, de construire la première et la plus grande infrastructure touristique après l’indépendance. Ce projet de 12 ha, conçu par l’architecte Jean-François Zevaco, comprenait un hôtel de type européen surélevé sur des pilotis, des bungalows réinterprétant des typologies traditionnelles, ainsi que deux piscines alimentées par des sources, un marché et des jardins. C’était un lieu magique qui proposait une relecture des usages présents depuis des siècles, avec une architecture moderne intégrant des principes climatiques, et dont la plupart des matériaux étaient produits localement.

Comment expliquer la détérioration du site au fil du temps?

La station a été abandonnée progressivement pour plusieurs raisons. D’une part, le tourisme s’est déplacé vers les plages, délaissant le thermalisme. D’autre part, pour rendre le modèle économique viable, certaines infrastructures manquaient, comme un spa dans les bains et une salle de congrès dans l’hôtel. Enfin, il y a eu un manque d’investissement général dans les bâtiments et les installations – la pompe à eau ne fonctionnait plus et n’avait pas été remplacée. La station a ainsi commencé à péricliter: une moitié de l’hôtel a été fermée, ainsi que les bungalows, et le marché artisanal a été remplacé par un marché informel. À ceci s’ajoute le manque de considération de l’architecture post-coloniale, que l’on peut généraliser à d’autres pays du Sud.

En 2017, le programme Keeping it Modern3 de la fondation Getty a soutenu l’élaboration du plan de conservation de Sidi Harazem. Comment ce projet s’est-il développé?

Cette bourse a été une opportunité extraordinaire pour développer une méthodologie de recherche et de conservation adaptée à ce lieu. Le dossier de candidature était très conséquent et devait être déposé par le propriétaire, la CDG. Ce n’était pas évident, car cette architecture n’était pas reconnue et il n’y avait pas de volonté de la conserver. J’ai beaucoup insisté et réussi à les convaincre en leur faisant découvrir l’intérêt du projet. La fondation Getty nous a accompagnés dans les mesures de sensibilisation à la conservation du patrimoine moderne, tant sur le plan architectural que financier. Ce soutien m’a permis de faire ce que j’appelle une slow architecture. Il nous a donné le temps et les moyens nécessaires pour mener une phase de recherche et de diagnostic approfondi, précédant le projet de réhabilitation. Le long travail de recherche dans des archives éparpillées a été accompagné d’un important effort de communication, menant à un article du New York Times4 qui a donné une grande visibilité au projet. Le diagnostic a permis de constater le bon état de la structure en béton. Les dégâts relevés étaient surtout liés au manque d’entretien: des racines de végétaux qui n’avaient pas été retirées ou des stagnations d’eau causées par des drainages obstrués. De manière générale, il s’agissait d’un bâtiment très sain, donc très facile à réhabiliter. Notre plan de conservation prévoyait également un plan économique. Il visait à concilier la rentabilité et les aspects autant spirituels que populaires, démontrant la capacité du site à accueillir différents usagers et programmes. La réhabilitation a commencé en février 2020, puis le Covid est arrivé. Le chantier a été interrompu, mais ce qui semblait être un problème s’est révélé être une opportunité d’intégrer davantage la population locale au projet.

Comment faire évoluer le projet dans ces circonstances exceptionnelles?

Il m’a semblé important de trouver un moyen de poursuivre le projet afin de ne pas perdre l’élan acquis. Nous avons obtenu l’autorisation et avons commencé à animer ces bâtiments et infrastructures vides par des usages culturels temporaires. Nous avons organisé des résidences d’artistes, des ateliers pour former des jeunes filles qui sont devenues des guides d’architecture, invité des chefs de cuisine, un chorégraphe et un rappeur qui a tourné un clip dans la piscine. En parallèle, les actions sur les réseaux sociaux ont été très importantes, notamment la campagne Sidi Harazem je me souviens, visant à recueillir des témoignages sur le passé de la station5. Toutes ces initiatives ont permis aux gens de s’approprier ce lieu et de s’impliquer pour faire découvrir et transmettre les valeurs de ce patrimoine autrefois méprisé ou méconnu. Le fait d’avoir du temps a permis de les sensibiliser, de ne pas les brusquer; ils ont appris à connaître cette architecture, à en être fiers. C’était un processus fascinant que je n’aurais pas pensé intégrer à un projet d’architecture auparavant.

Quels sont les principaux enseignements de ce projet concernant la relation entre conservation patrimoniale et maintenance?

Dans les pays du Sud, où les budgets sont limités et les délais d’attente longs, l’approche de la réhabilitation et de la maintenance est forcément différente. Avant d’intervenir, il faut maintenir ce qui existe déjà et identifier les éléments dans lesquels investir en priorité, en fonction de leur état de conservation, de leur importance dans le projet ou de leur rôle dans la faisabilité économique de l’opération. Quelle est la priorité? Qu’est-ce qui nous aidera le mieux pour la suite du projet? À Sidi Harazem, c’était d’entretenir le drainage du toit, de former le personnel de l’hôtel qui a connu la station à son apogée et qui a contribué à l’entretien quotidien, et de relancer l’économie locale pour garantir le financement de la maintenance.

Ce projet a été un apprentissage incroyable qui m’a permis de développer une méthodologie de réhabilitation du patrimoine moderne post-colonial. J’ai pu ensuite la déployer dans d’autres contextes, comme le Centre international du commerce extérieur du Sénégal (CICES) à Dakar. L’un des apports de ces deux projets a été d’adapter le principe du plan de conservation de manière libre, en créant de petits cahiers de maintenance illustrés, pour faciliter la compréhension et en étant présents sur les réseaux pour toucher un public plus large. J’ai également organisé une conférence à Sidi Harazem pour partager les méthodologies d’intervention dans les pays du Sud6. Établir un plan comme feuille de route pour conserver un bâtiment et pour permettre à d’autres architectes d’intervenir par la suite est très important. Cependant, il faut prendre en compte le fait qu’en l’absence de fonds réguliers pour la réhabilitation, il est souvent nécessaire de réutiliser le bâtiment tel quel, avec un investissement limité, et d’assurer sa maintenance. Dans une démarche de conservation, la priorité doit être accordée à la sensibilisation, afin que les gens prennent conscience de la valeur d’un patrimoine, puis à la maintenance, afin d’éviter sa dégradation et d’assurer son usage et sa pérennité.

Notes

 

1 Par exemple, Elie Azagury, fondateur de GAMMA, branche marocaine du CIAM, et de l’Ordre des architectes du Maroc: A. Chaouni, Interview with Elie Azagury, Journal of Architectural Education, 68 (2/2014), pp. 210-216.

 

2 Jean-François Zevaco (Casablanca, 1916-2003). Après des études à l’École des Beaux-Arts de Paris, il s’installe à Casablanca en 1947. En 1980, il reçoit le prix Aga Khan d’architecture pour ses maisons-patio à Agadir.

 

3 Ce programme a financé 77 projets visant à «améliorer la préservation de l’architecture moderne grâce à des travaux de recherche, des plans de conservation et des formations»: getty.edu/search/kim

 

4 Alexandra Lange, «Brutalism Springs Eternal in Morocco», The New York Times, 10.01.2019, nytimes.com/2019/10/01/arts/design/morocco-thermal-bath.html

 

5 Plus d’information: sidiharazemstation.com; facebook.com/ZSidiHarazem

 

6 Aziza Chaouni, Dana Salama, Modern Heritage Under Pressure: Perspectives from the Global South, Getty Fondation, University of Toronto, 2023. Disponible en ligne: getty.edu/projects/keeping-it-modern