Jeanne Bueche et ses églises

Première femme architecte suisse à construire des églises, Jeanne Bueche (1912–2000) a également été l’une des premières femmes architectes de Suisse romande à obtenir son diplôme à l’EPF de Zurich. Les églises qu’elle a fait construire, transformer et rénover sont des chefs d’œuvres singuliers alliant architecture, vitraux et sculpture.

Date de publication
03-08-2021

Le Jura possède un héritage riche en vitraux réalisés après la Seconde Guerre mondiale, la demande d'édifices religieux ayant augmenté à l’époque de l’après-guerre. Ainsi, on trouve dans de petits villages tout à fait ordinaires une quantité exceptionnelle de vitraux d’église, créés par des artistes de renom tels que Fernand LégerMaurice Estève, André Bréchet, Alfred Manessier ou Coghuf, pour ne citer que quelques-uns de ceux ayant collaboré avec Jeanne Bueche.

Dans cette évolution, Jeanne Bueche a joué un rôle crucial. Au cours de sa longue période d’activité, entre 1944 et 1984, elle s’est très vite spécialisée dans la construction d’églises. Elle en a édifié huit – dont la plupart dans le Jura et même deux en Afrique – et en a restauré une trentaine. Elle en a profité pour mandater de jeunes artistes inconnus, peintres ou sculpteurs, afin de donner une visibilité à leur travail. Son statut de membre de la Commission fédérale d'art durant presque dix ans (1960–1968) a certainement facilité cette démarche. Le sculpteur Remo Rossi était mandaté pour la quasi-totalité des projets. Mais c’est en matière de vitraux que Jeanne Bueche s’est montrée particulièrement inventive.

Jouer la carte de la translucidité

Cependant, ce ne serait pas rendre justice aux églises de Jeanne Bueche que d’en considérer ce seul aspect. Son œuvre architecturale se caractérise aussi par sa grande sobriété et par la lisibilité des volumes différenciés. Généralement, le volume principal est traversé par un volume de taille moins importante, comme c'est le cas du clocher à Vellerat ou encore du chœur à Berlincourt. Dissociés du volume principal, les volumes secondaires se manifestent à l’extérieur, créant une galerie suspendue dans le cas de Berlincourt.

Les façades principales ne sont que rarement porteuses, ce qui a permis à Jeanne Bueche, en jouant avec des saillies et des retraits, de leur conférer une certaine plasticité. L’architecte met également l’accent sur l’éclairage en travaillant la lumière directe et indirecte. Soit la lumière entre par la partie supérieure de la façade latérale, soit la lumière éclaire l'espace depuis le chœur.

La première église de Jeanne Bueche, construite entre 1950 et 1952 à Montcroix (Delsberg), lui a valu une reconnaissance immédiate. Les années qui suivirent, les commandes pour des édifices religieux ne cessèrent de s’enchaîner. Les frères mineurs capucins ont contribué à sa notoriété en parlant de son œuvre lorsqu’ils fréquentaient les paroisses du Jura.

Église de Vellerat

La chapelle de Vellerat (Chapelle de la Sainte-Famille, 1960/61) est sans doute l’église la plus ingénieuse et contemporaine édifiée par Jeanne Bueche. Située en bordure du hameau, sa tour de forme triangulaire construite en béton apparent est visible de loin.

Le volume pyramidal du clocher perce le volume principal couvert par un toit en appentis. Le parallélépipède de la sacristie marque l’entrée. La couleur grise du béton apparent de la tour et des encadrements des vitraux contraste avec le crépi blanc des façades.

Au début du projet, Jeanne Bueche ne prévoyait aucun vitrail pour cette chapelle mais un simple claustra composé d’une trame en béton remplie de vitrage translucide dans la tradition des frères Perret (à Raincy, par exemple). Afin d'atténuer la lumière entrante, elle a finalement décidé de mandater l’artiste delémontain André Bréchet (1921–1983) pour la création de vitraux colorés. Seule exigence de la part de l’architecte: l’utilisation de couleurs pastel clair.

L’artiste a alors choisi de travailler des compositions non figuratives, lui permettant une plus grande liberté malgré les contraintes liées à la trame en béton. Les fenêtres furent composées de fins vitraux mis en plomb et non de dalles de verre épaisses, permettant un montage provisoire et une modification aisée.

Chapelle de Berlincourt

De prime abord, la chapelle en bordure de Berlincourt (1958/59) a l’air d’un simple temple de dimension assez réduite. Pourtant, à l’étage supérieur enduit d’un crépi blanc, un impressionnant volume surplombe les façades revêtues d’un parement en pierre naturelle. Cette imposante façade principale ainsi que l’espace intérieur immergé dans une multitude de couleurs confèrent à l’église un caractère monumental. Les puissants tons rouges, bleus, violets, jaunes, orange et turquoise des fenêtres en bandeau créées par Maurice Estève (1904–2001) marquent le passage à la toiture.

Église St-Germain-d’Auxerre, Courfaivre

Jeanne Bueche a également été mandatée pour l’extension de l’église de Courfaivre, construite au début du 18ème siècle. Cependant, son implantation sur une colline permettait uniquement un agrandissement latéral, raison pour laquelle l’architecte a décidé de démolir les façades longitudinales pour y construire deux nefs latérales. Ainsi, l’église dotée initialement d’une nef s’est vue transformée en un espace à trois nefs (1952–1954). Le chœur, la toiture, le mur pignon et le clocher ont été conservés.

La hauteur sous plafond des annexes étant moins importante que celle de la nef centrale, des fenêtres en bandeau ont été placées en partie supérieure sur toute la longueur. Exécutées en dalles de verre, leur trame est interrompue au milieu par un médaillon. Les fenêtres des nefs latérales présentent également cette même trame. Pour la création des vitraux, Jeanne Bueche a confié le mandat à l’artiste de renom Fernand Léger (1881–1955) qui a accepté, bien qu’il soit athée. Précédemment déjà, il avait été amené à créer des vitraux, notamment pour l’église d’Audincourt, en 1950. Pour cette raison, le conseil communal de Courfaivre n’a pas hésité à donner son accord, permettant à Jeanne Bueche de mandater Fernand Léger.

Celui-ci a passé ses premières années d’études d’architecture à Caen, ce qui pourrait expliquer son approche tout à fait révolutionnaire en matière de vitraux. À Courfaivre, Léger traite la couleur indépendamment du support, à savoir le béton. Celui-ci dresse une trame régulière, les formes géométriques colorées ignorent toutefois ce calepinage. De plus, la coloration ne suit pas toujours les sujets. Le thème du credo illustre les dix médaillons. Afin de contrebalancer la complexité de ces derniers, les vitraux adjacents sont de nature plutôt simple. Le tabernacle de cette église a été créé par le plasticien suisse Remo Rossi (1909–1982), le tapis mural par le peintre et céramiste français Jean Lurçat (1892–1966).

Chapelle de Montcroix, avec extension du monastère et du cloitre, Delémont

Jeanne Bueche a décidé de construire cette église destinée aux frères mineurs capucins de Montcroix sous la forme d’une basilique à trois nefs (1949–1951), jouxtant le monastère fondé en 1630 avec son clocher au plan carré à l’entrée. Le domaine de Montcroix est classé site d’importance nationale (ISOS) et offre une vue imprenable sur la ville de Delémont. Jeanne Bueche a agrandi le monastère en y ajoutant une aile comportant des cellules, a transformé certains espaces principaux et a créé un nouveau cloitre, reliant le monastère et l’église.

Pour cette église, elle s’est inspirée de celle en béton armé de Raincy, construite en 1922/23 par Auguste Perret. La structure porteuse remplie de dalles en béton désactivé est apparente sur l’ensemble du bâtiment, les joints entre les dalles restent eux aussi visibles. Les fenêtres subdivisées en plusieurs cadres ont l'air de pans de mur perforés, faisant ressortir la trame sophistiquée en béton. Les vitraux sont l'œuvre d’André Bréchet, les peintures murales celle d’Albert Schnyder et le tabernacle en bronze a été créé par Remo Rossi.

Bien que la construction en béton soit encore peu connue à cette époque dans le Jura, Jeanne Bueche a su convaincre les ouvriers. Ces bâtiments témoignent de leur savoir-faire tant au niveau des matériaux que de leur mise en œuvre. Notons par exemple la précision du travail au niveau des cannelures des colonnes à Delémont. La mise en scène de différents traitements du béton – désactivé, bouchardé ou lissé – crée une atmosphère singulière et sacrée, tout comme la lumière zénithale colorée au-dessus de l’autel, savamment utilisée.

Cet article a été rédigé dans le cadre de l'excursion annuelle du groupe de travail des femmes architectes et urbanistes bernoises en juin 2021. Evelyne Lang Jakob est l'autrice de la thèse "Les premières femmes Architectes de Suisse" (EPFL, 1992), qui rend hommage non seulement à Jeanne Bueche mais aussi à Anne Torcapel, Elsa Burckhardt-Blum, Lux Guyer, Berta Rahm, Lisbeth Sachs et Flora Steiger-Crawford.

Les archives de Jeanne Bueche sont conservées dans les "Archives de la construction moderne" du Département d'architecture de l'EPFL.