Dichtestress : enquête à Hong Kong
La der, 05/2026
L'UDC brandit le spectre de Hong Kong pour agiter le Dichtestress — ce «stress lié à la densité». Nous sommes allé vérifier sur place. Verdict: la comparaison est grotesque, et le vrai problème devrait plutôt s'appeler Ausdehnungstress.
En pleine campagne pour son initiative «Pas de Suisse à 10 millions!», l'UDC se mêle soudain d'aménagement du territoire et s'appuie sur le sentiment de Dichtestress, ce trouble dont souffriraient bon nombre de Suisses — en français, «le stress lié à la densité». Or, les initiants n'ont de cesse de brandir le spectre angoissant de la ville asiatique: «Nous ne voulons pas devenir une seconde Hong Kong!», a-t-on entendu. Vraiment? Peut-on comparer la Suisse avec une métropole qui concentre 7.5 millions d'habitants sur un territoire plus petit que... le canton de Fribourg?
Il faut prendre au sérieux le Dichtestress. Si cette sensation d'oppression est ressentie, c'est qu'elle existe. Alors pour vérifier cette information, je suis parti en reportage exclusif à Hong Kong. Après dix journées en conditions réelles, je peux vous l'affirmer: nous avons encore de la marge! Là-bas, avec des immeubles de 20-30 étages de part et d'autre des rues, on le ressent bien, le Dichtestress. Rien à voir avec Sursee (LU) ou Martigny (VS). Je dirais que cette comparaison est grotesque — et même exaspérante, quand on connaît l'histoire de cette ville qui s'est développée sous le joug colonial. On peut tout de même en tirer des enseignements, car la métropole asiatique (qui n'a bâti qu'un cinquième de son territoire) gère adroitement cette densité extrême: les transports sont d'une efficacité redoutable, les piétons sont rois, les espaces publics — précieux — sont choyés, et toutes les rives sont accessibles, offrant à chacun l'accès aux plages et aux promenades. Surtout, dès qu'on sort de la ville, on se retrouve en pleine nature, dans un paysage soigné et protégé.
Et pourtant, ce sentiment d'oppression existe chez nous aussi, sur un territoire non pas 2 ou 3 fois mais 30 fois (!) moins dense, où il n'y a pratiquement pas d'immeubles en hauteur — à part dans quelques rues de Genève. Comment l'expliquer?
De retour en Suisse, je réalise qu'il y a une confusion habilement entretenue au sujet du Dichtestress. Dans le train qui me ramène de l'aéroport à Lausanne, je vois ces rives privatisées, ces rues encombrées par un trafic bruyant, ces villes et ces villages entourés de zones villas, qu'il faut traverser pour trouver enfin la paix. Si ce trouble n'est pas lié à la densité des constructions, à la verticalisation, il a peut-être trait, au contraire, à l'omniprésence des constructions, étalées un peu partout, à la privatisation et, en conséquence, à la multiplication des routes et des infrastructures qui chargent le territoire — voilà qui expliquerait bien mieux les gares et les trains bondés dont se plaignent les auteurs de l'initiative. L'obstruction générale vient manifestement d'un problème de gestion du territoire et ce trouble devrait plutôt s'appeler Ausdehnungstress — comprenez le «stress de l'étalement».
Pour combattre ce mal, au lieu de s'inquiéter de devenir une seconde Hong Kong, on ferait mieux d'en tirer des enseignements, de s'inspirer de ses recettes: investir massivement dans les transports publics, protéger les paysages, limiter les constructions hors zones à bâtir, réduire le trafic individuel et le bruit des moteurs, développer les espaces publics, et surtout freiner la propension des privilégiés à s'étaler irrémédiablement.
Eh bien, je viens de citer là toutes les mesures auxquelles l'UDC s'oppose systématiquement, depuis des décennies. Et aujourd'hui, le parti propose un récit qui consiste à rejeter toutes nos responsabilités en matière d'aménagement du territoire sur... les autres, les étrangers. En conclusion, on aura compris que cette initiative n'a rien à voir avec l'aménagement du territoire (et encore moins avec la durabilité). Il s'agit juste d'un vieux sentiment xénophobe qui tait son nom.