De Pury Desaparecido
Durant l’été 2025, l’œuvre Great in the concrete – contre-monument créé par Mathias C Pfund à la place Pury de Neuchâtel (NE) – est victime d’un acte iconoclaste. L’artiste revient ici sur cet événement, et saisit l’occasion pour faire un premier bilan sur la vie de cette œuvre.
Au milieu de l’été 2025, la ville de Neuchâtel connaît deux épisodes rapprochés mais distincts de déprédations. Tout d’abord des graffitis pro-palestiniens, antifascistes, anticapitalistes et anticléricaux sont inscrits dans la nuit du 31 juillet au 1er août sur les murs de la Collégiale. Puis, quelques jours plus tard, Great in the concrete est détruite [voir encadré à la fin de l'article]; la partie supérieure de la sculpture est découpée, sans doute au moyen d’une meule, et emportée. Il ne s’agit donc pas exactement d’un vol, comme certains médias ont pu l’écrire, car cela aurait signifié que la sculpture soit désoclée tout en conservant son intégrité.
En réaction à ces deux événements, la Ville dépose une plainte pénale le 7 août. Avant de pouvoir envisager un quelconque développement, une enquête de police doit être menée. Dans l’éventualité où le fragment désolidarisé venait à être retrouvé, l’œuvre est en mesure d’être restaurée. Si tel n’est pas le cas, le tirage n°1 de Great in the concrete est considéré détruit.
Après avoir sollicité une permanence juridique, il est ressorti qu’eu égard au contrat qui nous lie, c’est à la Ville de décider des mesures à prendre. Si elle est en droit de conclure qu’un remplacement n’est pas la disposition appropriée, elle a cependant le devoir de faire le nécessaire pour supprimer la violation de l’intégrité de l’œuvre et ainsi protéger mon droit moral comme auteur (art. 11 para. 2 LDA [Loi sur le droit d’auteur]). Cela signifie qu’elle doit, dans un délai raisonnable, décider d’ordonner le remplacement de l’œuvre (au frais du contribuable) ou d’organiser son retrait de l’espace public.
La personne ayant signé mon contrat en 2022 n’étant plus en poste, je contacte courant septembre la nouvelle responsable du Service de la cohésion sociale de la Ville de Neuchâtel. Nous prenons la décision conjointe de laisser l’œuvre mutilée en l’état, le temps que l’enquête aboutisse. En effet, en cas de restauration ou de réinstallation d’une réplique, il est impératif que le socle en béton ne soit pas abîmé durant la délicate procédure de descellement du terrassement afin qu’il puisse être réutilisé par la suite. Il m’apparaît également crucial que ce soit un seul prestataire (en l’occurrence le fondeur) qui prenne en charge l’ensemble de ce scénario et en assure la réussite.
La Ville de Neuchâtel ne souhaite pas diffuser de communiqué officiel en réaction à l’acte iconoclaste, mais projette d’en rédiger un à l’issue de sa prise de décision.
Bien qu’il ne soit jamais tout à fait plaisant d’apprendre la destruction d’une œuvre, cet événement s’inscrit dans la biographie de mon travail1 et en constitue une forme d’actualisation2. Cette rupture dans le continuum de l’œuvre et son avenir incertain m’offrent l’occasion d’esquisser un premier bilan.
Tout d’abord, quelle est l’actualité de la situation ayant présidé à la réalisation de la commande publique?
Pour rappel, la pétition demandant le retrait de la statue de David de Pury est adressée par le Collectif pour la Mémoire3 dans le sillage des manifestations Black Lives Matter de juin 2020. Celles-ci ont pris une ampleur internationale après le meurtre de Georges Perry Floyd Jr par la police de Minneapolis le 25 mai 20204. À Neuchâtel, la lutte porte sur les violences policières, le racisme systémique et d’État ainsi que la montée du fascisme, qui touchent les États-Unis, tout autant que l’Europe et la Suisse.
Six ans plus tard, la situation est toujours extrêmement préoccupante. Outre-Atlantique, le second mandat présidentiel de Donald Trump plonge davantage les USA dans l’autoritarisme: nouveau cycle de guerres impérialistes à l’extérieur des frontières (confirmant un mépris du droit international) et «choc en retour» à l’intérieur. La police du Service de l’immigration et des douanes des États-Unis (ICE), bras armé de la politique anti-immigration gouvernementale, patrouille masquée dans les villes du pays, terrorise, détient, déporte et expulse des adultes et des enfants sur la base du profilage racial.
Qu’en est-il en Suisse depuis les manifestations BLM de juin 2020? Le 30 août 2021, un policier vaudois tire sur Roger «Nzoy» Wilhelm, en situation de détresse psychologique, à la gare de Morges5. Le 25 mai 2025, Michael Kenechukwu Ekemezie meurt à l’âge de 39 ans dans les locaux de la police municipale de Lausanne. Quelques mois plus tard, le 15 août 2025, la Municipalité de Lausanne, enquêtant sur une photo d’un policier municipal levant un pouce devant un graffiti en hommage à Mike Ben Peter6, dévoile l’existence de deux groupes WhatsApp rassemblant quelque cinquante membres du corps de la police vaudoise. De nombreux messages échangés depuis 2016 comportent un caractère raciste, antisémite, sexiste, psychophobe, validiste et suprémaciste.
Si la pétition questionne davantage la commémoration de David de Pury et le passé colonial de la ville, il convient de rappeler qu’«il existe un lien intrinsèque entre le colonialisme et les formes contemporaines de racisme, de discrimination raciale, de xénophobie et d’intolérance auxquelles sont confrontés les Africains, les personnes d’ascendance africaine, les personnes d’ascendance asiatique et les peuples autochtones»7.
En second lieu, qu’en est-il de la réception de l’œuvre dans les milieux académiques?
En 2023, la professeure Saaz Taher revient sur la réception négative de Great in the concrete au sein des collectifs combattant le racisme anti-Noir·e·s: «Pour les communautés noires et les groupes antiracistes, leurs voix restent marginalisées, car la présence d’une contre-œuvre, bien qu’elle conteste l’œuvre originale, n’initie pas et ne propose pas un travail substantiel de décolonisation de l’espace public, tant que l’œuvre contestée demeure en place.»8
«La contre-œuvre proposée par la Ville de Neuchâtel» y est également qualifiée «d’inclusion non performative», d’après la notion développée récemment par l’historienne et spécialiste des sciences de la culture Jovita dos Santos Pinto dans l’ouvrage collectif Un/doing Race9. Ce concept, lui-même inspiré par celui d’«antiracisme non performatif» énoncé par la chercheuse, écrivaine et philosophe Sara Ahmed10, qualifie «un processus participant à l’inclusion des personnes racisées sans contribuer au démantèlement et à la transformation des structures de pouvoir existantes»11.
Il est tout à fait exact que Great in the concrete est le fruit d’une commande publique dont la Ville de Neuchâtel constitue le mandant12; même si les intentions artistiques et celles de la Ville diffèrent, elles se confondent au niveau de leur réception publique. L’article de Saaz Taher semble cependant impliquer que seul le retrait de la statue de David de Pury constituerait un geste concret de décolonisation. Cet énoncé implicite m’interpelle à deux niveaux: d’une part, la question de ce que sous-tend le terme «décolonisation», dont les problématiques d’usage (et de récupération) ont été pointées dès 2012 par Eve Tuck et K. Wayne Yang dans leur essai Decolonization is not a metaphor, me semble aujourd’hui difficile à saisir et mériterait un long développement. D’autre part, je me demande si le contexte suisse nécessiterait une perspective plus nuancée sur la question? Dans l’introduction de son article, Saaz Taher articule avec justesse le lien entre l’idéologie post-raciale13 travaillant la société suisse et son déni concernant son implication dans l’entreprise coloniale esclavagiste14. À ce titre, la chercheuse indépendante et travailleuse culturelle féministe noire Noémi Michel, basée à Genève, expose le régime pernicieux de la racelessness15 à l’œuvre derrière le racisme structurel et ordinaire en Suisse. Elle démontre précisément comment la montrabilité sociale de la race s’accompagne de l’indicibilité du racisme et s’appuie notamment sur les écrits du théoricien sud-africain David Theo Goldberg: «Sous un régime de racelessness, chercher à discuter des effets violents du racisme renvoie à chercher à qualifier ce qui est censé rester au statut de l’‹éclipse› et de l’‹ellipse›. Parler de racisme tend à passer pour fou.»16 Dans ce contexte d’énonciation particulièrement hostile, les angles morts d’une commémoration triomphale dans l’espace public peuvent jouer un rôle important de supports didactiques pour dénoncer cette amnésie coloniale helvétique et exprimer des positions minoritaires intelligibles sur le vivre ensemble.
Enfin, quid de l’annonce de la destruction de Great in the concrete dans le paysage médiatique?
Hormis quelques articles publiés en août 2025, l’annonce de la destruction de l’œuvre ne semble pas avoir cristallisé de réactions médiatiques ni de prises de positions politiques particulières. La seule occurrence répertoriée apparait lors de l’émission «Le Match» de Canal Alpha (chaîne de télévision de l’Arc jurassien) du 2 décembre 2025 opposant Georges-André Lozouet, porte-parole de la police neuchâteloise à Dimitri Paratte, avocat et militant du mouvement politique solidaritéS Neuchâtel. Le débat télévisé de 15 minutes porte sur la différence de traitement médiatique et pénal entre les graffitis issus de l’extrême gauche et ceux de l’extrême droite (ces derniers fleurissent dans tout le canton). Le compte-rendu de l’émission intitulé «Vandalisme: deux sprays, deux mesures» publié par Angel Cabral sur le site internet de SolidaritéS relate: «Dimitri Paratte rappelle qu’aucune enquête ni poursuite sérieuse n’a été menée après l’arrachage de la statue inversée de David de Pury du centre-ville, statue qui constituait pourtant un geste de mise en question du passé colonial de Neuchâtel.»17 Cabral conclut: «Et alors que même le Conseil fédéral constate d’importantes lacunes dans la prise en compte des actes racistes et antisémites, le message de la police neuchâteloise est clair: circulez, il n’y a rien à voir!»18
S’il paraît encore trop tôt pour évaluer avec précision les effets déployés par Great in the concrete, sa destruction récente me semble en tout cas démontrer que la présence du monument à la mémoire de David de Pury continue de travailler l’espace public neuchâtelois. La situation n’est en l’état ni réglée ni pacifiée et c’est tant mieux.
Épilogue
La nouvelle de la validation du Conseil communal me parvient le 18 février 2026. La réplique du tirage n°1 sera installée sur la place Pury courant 2026.
Historique de l’œuvre
Great in the concrete, inaugurée en 2022, est l’œuvre de Mathias C Pfund. Avec celle de Nathan Solioz intitulée Ignis Fatuus (2024), elle est co-lauréate d’un appel à projets artistiques émanant de la Ville de Neuchâtel. Il s’agit d’une sculpture afférente à celle de David de Pury réalisée par David d’Angers et exposée dans l’espace public neuchâtelois depuis 1856.
David de Pury (1709-1786) est le «bienfaiteur» de la ville de Neuchâtel et l’origine de sa fortune provient de l’exploitation coloniale. En 2020, sous l’impulsion du mouvement international Black Lives Matter (BLM) – ravivé suite au meurtre de Georges Perry Floyd Jr par la police de Minneapolis –, la statue du notable neuchâtelois est mise en contestation. Une pétition demande son retrait de l’espace public mais la Ville opte pour une série de mesures, dont ce concours artistique.
Début août 2025, Great in the concrete est détruite…
Notes
1 Il est d’ailleurs amusant de souligner que Great in the concrete traite déjà d’iconoclasme puisqu’elle convoque le souvenir de la statue de Louis Agassiz accidentellement retournée la tête dans le sol de l’Université de Stanford en 1906, suite au grand tremblement de terre ayant frappé San Francisco. Dans cette perspective, le fait qu’elle-même connaisse ce destin produit un effet de boucle troublant.
2 Ces réflexions me sont d’ailleurs familières puisque je suis régulièrement amené à travailler autour d’œuvres d’autres artistes aux statuts incertains: perdues, non reconnues, volées ou détruites. Un exemplaire de Verso Oltremare par Giovanni Anselmo (1984) tombé sur une visiteuse du Mamco à Genève en 2016, accident dont je fus témoin direct en qualité de surveillant; Voyage sur la Terre (2003), une fresque de Gabriele di Matteo détruite lors des travaux de rénovation du Mamco; Sans titre [tête d’Eugène Pittard] par Luc Jaggi (1969), volée puis remplacée en 1982; une variation de untitled (for Mary Ann and Hal with fondé regards) 1 & 2, de Dan Flavin (1976), non reconnue par l’estate de l’artiste, etc.
3 Le Collectif pour la Mémoire, fondé en 2020, est né d’une volonté d’ouvrir la réflexion sur la question de l’implication de la Suisse dans l’histoire coloniale et esclavagiste et de comprendre son ancrage en Suisse dans la culture et les mentalités.
4 Une statistique émanant de l’ONG Mapping Police Violence démontre qu’aux États-Unis les personnes noires ont 2.8 fois plus de chances d’être tuées par la police que les personnes «racialisées comme blanches».
mappingpoliceviolence.org
5 Roger « Nzoy » Wilhelm était un citoyen suisse de 37 ans. Le rapport de l’agence d’investigation Border Forensics mandaté par la commission indépendante sur la mort de Nzoy révèle que juste après la fusillade, lors du contact radio avec le centre d’appel d’urgence, les policiers n’ont pas décrit l’état de Nzoy, mais la couleur de sa peau. borderforensics.org/fr/enquetes/nzoy
6 «Mike Ben Peter était un homme noir, d’origine nigériane, un père de famille, un époux, un ami, un membre du collectif Jean Dutoit. En raison de sa couleur de peau et de son statut social, il a été assassiné le 28 février 2018 par six agents de la police à Lausanne (…) En juin 2023, s’est déroulé un procès infâme à l’issue duquel les six policiers qui ont tué Mike ont été acquittés, leurs frais de justice indemnisés pour plusieurs centaines de milliers de francs. La ‹justice› démontre que la vie de certaines personnes n’a aucune valeur et que la violence des mécanismes de suprématie blanche et de la force policière doivent être protégés à tout prix (…) Justice for Mike Justice for All.» Texte disponible sur le site de l’association «Soutien pour la Famille de Mike»: soutienfamillemike.ch
7 Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme (HCDH), «Le racisme et la discrimination sont l’héritage du colonialisme», article mis en ligne le 17 octobre 2023. ohchr.org/fr/get-involved/stories/racism-
discrimination-are-legacies-colonialism
8 Saaz Taher, «Politiques mémorielles et récits d’effacement: contester l’héritage colonial en Suisse» in Sociologie et sociétés, volume 55, numéro 2, automne 2023, p. 218
9 Jovita dos Santos Pinto, «Tilo Frey et l’inclusion non performative » in Jovita dos Santos Pinto, Pamela Ohene-Nyako, Mélanie-Evely Pétrémont, Anne Lavanchy, Barbara Lüthi, Patricia Purtschert et Damir Skenderovic (dir.), Un/doing Race: La Racialisation en Suisse, Seismo Verlag, 2022. seismoverlag.ch/site/assets/files/18049/oa_9782883517455.pdf
10 Sara Ahmed, The Nonperformativity of Antiracism in Merideans: Journal of Women, Race and Culture, vol. 7, no 1, 2006, pp. 104-126.
11 Saaz Taher, op. cit.
12 J’ai déjà eu l’occasion de m’exprimer sur les limites et écueils du caractère officiel de cette modalité historique de «mise en mémoire» et de témoigner des difficultés et violences rencontrées durant la réalisation du projet. Voir à ce propos: Whitey on the Moon (disponible en ligne) mathiaspfund.ch/whitey-on-the-moon. «Regards croisés / Rencontre entre Mathias C Pfund, artiste et Antonia Nessi» in Chantal Lafontant, Antonia Nessi, Mouvements, Neuchâtel: Alphil, 2024. «La tête dans le socle. Chronique d’une commande artistique dans l’espace public suisse à propos d’une statue en lien avec le passé colonial» in Mémoires en Jeu, n° 21, automne 2024, pp. 119-124
13 «Idéologie soutenant l’idée que les sociétés libérales contemporaines auraient dépassé les dynamiques de hiérarchies raciales. Dans cette perspective, le racisme serait alors résiduel et lié à des actions individuelles et non des processus systémiques, permettant ainsi l’invisibilisation du racisme et la reproduction de privilèges blancs (Goldberg, 2015; Sundstrom, 2018)». Saaz Taher, op. cit., p. 213
14 «Le concept de ‹colonialisme sans colonies› décrit ainsi la façon dont la Suisse a été impliquée dans l’entreprise coloniale tout en refusant de reconnaître et de conceptualiser officiellement ses relations avec le colonialisme» Saaz Taher, op. cit., p. 214.
15 «La racelessness est un régime, hégémonique dans les contextes européens occidentaux, qui dicte la manière dont on peut signifier la race sur les plans verbal/textuel, visuel et affectif. La racelessness est une politique d’autorisation et de répression à la fois: elle autorise certaines manières d’évoquer la race et en exclut d’autres (Goldberg 2009; El-Tayeb 2011; Lentin 2011; Michel 2015) […] En somme, la racelessness fonctionne par le biais d’une conjugaison complexe de codes visuels et verbaux qui a pour effet de faire évaporer la race, mais aussi, et là est le paradoxe, de la faire persister autant dans ce qu’elle signifie que dans ses effets racistes.» Noémi Michel «Le profilage racial et le racisme sans race» in Jovita dos Santos Pinto, Pamela Ohene-Nyako, Mélanie-Evely Pétrémont, Anne Lavanchy, Barbara Lüthi, Patricia Purtschert et Damir Skenderovic (dir.), Un/doing Race: La Racialisation en Suisse, Seismo Verlag, 2022, pp. 99-116
16 «Il n’y a aucune possibilité de dire que les effets délétères de pratiques raciales sont même éthiquement mauvais parce que rien ne permet de reconnaître les phénomènes prétendument en cause. Mettre en accusation vous met en colère. Votre colère face au manque de discernement du langage devient elle-même un signe de votre folie. Vous prononcez des mots que personne d’autre ne reconnaît.» David Theo Goldberg cité dans Noémi Michel, op. cit., p. 111
17 Angel Cabral, «Vandalisme: deux sprays, deux mesures», publié le 20 décembre 2025. solidarites.ch/journal/458-2/vandalisme-deux-sprays-deux-mesures
18 Ibid.