Un concours palimpseste au bastion Saint-Antoine

Le jury du concours pour la mise en valeur des fouilles archéologiques du bastion Saint-Antoine à Genève a récompensé des projets mesurés qui se mettent au service d’une expérience patrimoniale.

Les travaux de terrassement pour la réalisation de nouveaux aménagements sont souvent à l’origine de découvertes archéologiques portant sur le développement urbain d’un site. La fabrique de la ville contemporaine, à travers la découverte et la mise en lumière de ses strates temporelles, spatiales et sociales, influence en retour son développement et sa forme.
Le concours pour la mise en valeur du site archéologique et l’aménagement du bastion Saint-Antoine à Genève en été 2016 relève de ce phénomène mis en évidence dans les années 1980 par André Corboz1, puis régulièrement commenté, notamment dans les analyses d’Olivier Mongin2.

En 2012, la Ville de Genève lance le réa- ménagement du bastion Saint-Antoine. Profitant de ces travaux, l’Office du patrimoine et des sites du Canton réalise des sondages sur l’esplanade – cœur d’un riche secteur archéologique comprenant notamment des vestiges de fortifications du 16e et 17e siècles – et organise dans la foulée une campagne de fouilles archéologiques. Le résultat dépasse toutes les espérances. En révélant des stigmates de l’art défensif de la Genève médiévale, chrétienne et romaine, ce sont presque 2000 ans d’histoire et de traces urbaines que l’équipe de l’architecte cantonal Jean Terrier met à jour:

  • une casemate construite en 1560 permettant aux garnisons d’atteindre les chambres de tir situées sur le anc sud du bastion;
  • le tracé d’un bastion, le «mottet de Saint-Laurent»;
  • l’église Saint-Laurent, de l’époque médiévale, détruite en 1532, et son cimetière de plus de 300 tombes datant du 6e au 8e siècles;
  • et enfin les ruines d’un grand magasin ou entrepôt gallo-romain de la fin du 1er siècle de notre ère.

Comme le souligne l’archéologue cantonal lors de la remise des prix, l’intérêt singulier de ce site archéologique réside dans le fait qu’il peut être embrassé d’un seul regard, montrant presque deux millénaires d’évolution urbaine de Genève. C’est à la mise en scène de ce regard et à son organisation spatiale, que les 91 participants au concours d’architecture pluridisciplinaire – architecte, architecte-paysagiste et ingénieur civil – se sont attelés. Les réponses au programme de cette «structure muséale» devaient intégrer une couverture des fouilles pour les maintenir à l’abri des aléas climatiques, un espace de médiation et de bureaux pouvant accueillir des ateliers et des conférences ainsi qu’un concept paysager pour l’arborisation du bastion.

Tout en retenue
Si le nombre exceptionnel et la renommée des bureaux qui ont participé au concours s’expliquent par le prestige du programme, la grande diversité des réponses apportées souligne les paradoxes liés à la nature même d’un tel projet patrimonial: montrer tout en préservant, être vu sans cacher, ou encore ajouter une strate contemporaine au service de celles du passé. Afin de surmonter ces contradictions, le jury a pris le parti de récompenser des projets qui adoptent une posture de retenue face aux découvertes archéologiques et au caractère paysager de l’esplanade et du bastion.
Les trois premiers prix répondent par autant d’attitudes différentes à ce parti pris tranché du jury.
Le projet lauréat Lanterneaux, développé par atelier traces architectures, ESTAR arquitectos et Kälin & associés en est la quintessence. Une dalle en béton à niveau recouvre le site archéologique. Au premier regard, quatre lanterneaux à l’architecture funéraire – référence trop littérale pour être poétique – évoquent l’existence d’un monde souterrain. Placés astucieusement au-dessus des points forts du site – la casemate, la villa gallo- romaine, les tombes et le mottet de Saint- Laurent – ils servent de lien visuel entre l’esplanade et le site, de source lumineuse à l’intérieur de l’espace et de mobilier urbain pour le bastion Saint-Antoine. L’accueil et la descente dans le site se font par le premier édicule. Les espaces complémentaires du programme se développent subtilement comme une extension des fouilles. Cette économie de moyen a tout particulièrement séduit le jury, pour qui «ce geste juste, à la fois mesuré et poétique, qui sans en faire un musée, valorise véritablement le site archéologique.»
Le deuxième prix, projet des bureaux Felippi Wyssen Architekten, Meta Landschaftsarchitektur et Konstruktiv GMBH, opte pour une présence plus marquée mais dont la transparence et la simplicité du dispositif s’intègrent relativement bien au contexte. Une grande toiture posée délicatement sur une série de ns poteaux disposés aléatoirement recouvre les fouilles accessibles par une rampe en bois.
Enfin, le projet Camera Obscura, des- siné par les bureaux bunq, Emmanuelle Bonnemaison architecte-paysagiste et EDMS, regroupe dans un projet topographique et poétique, les intentions – et les qualités – des deux premiers prix. Une coque en béton soutenue par des colonnes couvre les ruines. Son relief percé d’un oculus en son point culminant convoque avec nesse et inventivité le lien entre le développement historique de la vieille ville et le grand territoire. Véritable organisme paysager, ce projet traite la parcelle d’un seul tenant, inscrivant le bâtiment de réception dans la structure de l’implantation des arbres et propose une continuité dans la matérialité des séquences.

Une architecture au service de la mémoire
En choisissant de primer des dispositifs qui ne se pensent pas pour eux- mêmes mais qui se placent au service du programme, le jury nage, avec bonheur, à contre-courant d’une surenchère patrimoniale qui n’offre bien souvent que des ambiances ornementales vides de sens. C’est ce qu’ont souligné l’anthropologue Henry-Pierre Jeudy3 et, tout récemment, l’ancien Conservateur cantonal de Genève Bernard Zumthor4. Même si le projet lauréat, par la représentation formelle de ses émergences, n’ajoute pas une strate contemporaine au palimpseste, il fournit les conditions pour qu’une aventure de mémoire soit possible. Un site qui donne non seulement à voir mais aussi à penser. 

Notes

1.  André Corboz, Le Territoire comme palimpseste et autres essais, Paris, éditions de l’imprimeur, 2001
2.  Oliver Mongin, La Condition urbaine. La ville à l’heure de la mondialisation, Paris, Seuil, 2005
3.  Henry-Pierre Jeudy, La machine patrimoniale, Paris, Circé, 2008
4.  Conférence donnée dans le cadre du cycle La dérive des patrimoines organisé par le Réseau Patrimoines, le 6 mars 2017 à Lausanne 

Informations

Tous les lauréats, les planches des projets primés et un extrait du rapport du jury peuvent être consultés sur notre page concours

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