Une urbanité par fragments

Quartier de la Rasude, Lausanne: mandat d'études parallèles et projet participatif

À rebours d’un système qui a longtemps privilégié la construction de monuments, la gare se dote d’une image novatrice en intégrant professionnels et riverains à la planification du futur quartier de La Rasude. Les stratégies suivies sont à l’origine de la nouvelle identité de la halte ferroviaire: celle d’une ville dans la ville, façonnée avec ses habitants.

L’histoire de la gare est multiple. Depuis sa naissance et jusqu’à aujourd’hui, elle n’a eu de cesse de répondre à des demandes mouvantes. À l’origine, la gare était close et les salles d’attente régulaient un processus lent et contrôlé; on franchissait les divers seuils à l’aide de son ticket. Ce n’est que plus tard que le passager passif est devenu un usager actif, en exploitant les commerces de la gare pour ses besoins quotidiens. Vers les années 1970, des utilisations qui diffèrent des fonctions de base apparaissent : fleuriste, libraire ou encore ­supérette envahissent les gares. Peu à peu, la halte ferroviaire évolue d’un lieu de transit à une destination en soi. 

Trois périodes pourraient être soulignées: après avoir été un bastion qui ­régulait impérieusement les flux de passagers, puis un centre névralgique pub­licitaire ouvert à tous vents – et surtout à tout commerce – la gare cherche aujourd’hui une nouvelle image. Des exemples tels que la galerie souterraine de la station centrale de Zurich – par ailleurs surnommée Shopville, un nom qui ne manque pas de force évocatrice – nous laissent penser que les CFF cherchent à augmenter leur puissance marchande. Pourtant, est-ce là la seule vocation d’une gare? ­Devenir un gigantesque centre commercial? Les développements culturels qui ont lieu en marge de la création des espaces de vente, comme le projet Plateforme 10 offrent un pendant intéressant au phénomène de mercantilisation des espaces publics. 

Parallèlement à ces développements commerciaux et culturels, on assiste également à l’essor des démarches participatives. À Lausanne, le site de La Rasude, où se trouve notamment l’ancien centre de tri de La Poste, offre l’opportunité d’assister à un processus de planification basé sur le dialogue entre professionnels et habitants. La gare chercherait-elle à ­devenir une ville dans la ville, tel un microcosme susceptible de regrouper les fonctions et l’identité d’une cité?

Une urbanité par fragments

À Lausanne, la gare, par laquelle transitent jusqu’à 140 000 personnes par jour, est en proie à de profondes mutations; des chantiers se sont ouverts sur tous ses fronts. À l’ouest, elle voit naître derrière la façade de l’ancienne halle le futur pôle muséal, dessiné par les architectes espagnols Barozzi/Veiga. Au nord sera accueillie prochainement la nouvelle place de la Gare, dont le concours a été remporté par le bureau parisien TVK. Le sol, aujourd’hui en pente en direction du lac, sera redressé grâce à un emmarchement qui offrira une plus grande liberté aux piétons du côté du bâtiment de la gare. Sous cette ­future place sera construit un large sous-sol susceptible d’accueillir des commerces ainsi que la station du métro m2 – qui laissera sa place au profit du m3. Au sud, c’est la façade bordant les quais qui sera repensée, grâce au démantèlement du parking. Ce nouveau visage fera face à la place des Saugettes, et entrera en dialogue avec Sous-Gare – un quartier, auquel la gare tourne encore complètement le dos.

À l’est, enfin, se trouve le site de La Rasude: un triangle bordé par l’avenue de la Gare au nord, l’avenue d’Ouchy à l’est et enfin les voies au sud. C’est un lieu clos, administratif, une gigan­tesque ­parcelle-bâtiment qui abrite depuis des années La Poste et les CFF, deux acteurs historiques sur le point de délaisser ce quartier. Ce départ offre à La Rasude la possibilité de devenir un site capable d’accueillir des entreprises d’envergure nationale et internationale. 

Natacha Litzistorf, directrice du logement de l’environnement et de l’architecture à la Ville de Lausanne et responsable de ce projet, n’hésite pas à parler de l’importance urbanistique que représenteront les trois «pièces» que sont les sites de Plateforme 10, de la gare et de La Rasude: «Ces trois éléments deviendront la première image que les gens auront de ­Lausanne en arrivant dans la capitale vaudoise et de ce fait doivent s’équilibrer dans leurs dynamiques» (www.la-rasude.ch/#acteurs).

Une planification concertée 

Idéalement situé, proche des transports publics et doté d’une vue qui illustre très bien la renommée de la capitale vaudoise, le site de La Rasude tire son nom d’une ancienne demeure appelée «À la Rasudaz», où les patriotes vaudois auraient tenu un banquet révolutionnaire en 1791. La transformation de La Rasude, planifiée d’ores et déjà à environ 400 millions de francs d’investissement, vise à la création d’un quartier «inclusif, ouvert, composite et multi-centré», selon les termes de Guillaume Dekkil, chef de projets senior chez CFF Immobilier. Cette initiative est l’œuvre combinée de Mobimo et CFF Immobilier, propriétaires des parcelles concernées. Le projet, démarré en 2015 par un mandat d’étude parallèle (MEP), est conduit en partenariat avec la Municipalité de Lausanne, responsable du développement urbanistique. Il aboutira d’ici 2020 à l’élaboration d’un plan partiel d’affectation (PPA), sur la base duquel seront développées les modalité d’un concours d’architecture.

Afin de ne pas laisser la planification à la seule décision des investisseurs, le développement du projet est accompagné par des riverains et des acteurs de la société civile concernés par le projet. Trois ateliers ont été organisés en 2017, auxquels pouvaient également s’inscrire les habitants et les curieux. L’objectif de ces sessions était de définir certaines attentes des Lausannois concernant les services que le quartier abritera, mais aussi la nature des espaces publics qu’ils souhaiteraient voir apparaître. Les discussions ont ainsi porté principalement sur le rez-de-chaussée de La Rasude et abordé les questions des plantations, des commerces et de la perméabilité générale de ces futurs lieux de vie. Même si toutes les idées évoquées ne pourront pas être retenues, l’objectif est, comme l’a confié ­Natacha Litzistorf, de «travailler sur une programmation qui engendre une identité du quartier»,2 ainsi que de faire preuve de transparence vis-à-vis des décisions prises.

Une première version du plan partiel d’affectation (PPA) a ainsi pu être éla­borée sur la base de ces discussions et retravaillée avec des professionnels de l’environnement bâti et paysagé. Le programme de La Rasude est composé à 65 % de bureaux, à 20 % de logements, à 8 % d’hôtels, et enfin à 7 % de loisirs de type commerces et restaurants. La part de logement, assez congrue, est restreinte par les contraintes du site et notamment la prise en compte des ordonnances fédérales de protection contre les accidents majeurs et contre le bruit. L’accent a été particulièrement mis sur un quartier à
la temporalité cyclique. La municipalité insiste sur l’importance de voir se construire un lieu où l’on vit aussi bien de jour que de nuit, à l’image du quartier du Flon.

Densification: entre échelle internationale et locale

Alternant entre l’envie de conquérir l’échelle globale, avec un quartier misant sur la densité, et la volonté d’offrir un lieu de vie plaisant à l’échelle locale, les acteurs du chantier de La Rasude sont confrontés à des questions qui pourraient paraître de prime abord antithétiques.

À l’issue du MEP lancé en 2015, le projet «Echappées» proposé par le bureau genevois EMA architectes ­associés a été retenu: il comporte six bâtiments, dont trois sont déjà existants – les deux immeubles anciens sur l’avenue de la Gare ainsi que la barre Horizon sur l’avenue d’Ouchy. Les gabarits des futurs bâtiments miseront sur des hauteurs assez élevées (même s’ils ne dépasseront pas la tour Edipresse située non loin), afin de favoriser la création d’espaces publics généreux. Après discussion avec la municipalité, les propriétaires ont cependant revu leurs ambitions à la baisse. Le bâtiment faisant face à la gare s’est ainsi vu réduire de 17 à 13 étages. Même si les volumétries finales ne sont pas encore complètement déterminées, les maquettes et les images de synthèse suggèrent des ­bâtiments découpés par de nombreux ­dénivelés.

En outre, le mandat d’étude parallèle mise sur la création de plusieurs espaces publics structurants dont la surface au sol est similaire à celle d’autres places présentes à Lausanne, bien que les proportions des immeubles alentour diffèrent, remettant en question la règle florentine du rabattement de la façade sur la place qui lui fait face. Ainsi, l’ancienne voie intérieure de la Poste deviendra l’avenue Rasude. Trois placettes seront également construites: la placette de la Gare, d’une surface comparable à celle de la place Arlaud; la place de La Rasude, semblable à la place de la Palud; et enfin l’esplanade Jardin, de la taille du parc de la Brouette, qui s’installe sur le toit d’un bâtiment – ce qui apaise la proximité avec les rails – et offre une vue dégagée sur les montagnes. 

Quand les CFF construisent des villes

Isaac Joseph disait dans son ouvrage « Villes en gares », publié en 1999, qu’il faut «rappeler aux entreprises de transport qu’elles ont souvent construit des gares en oubliant la ville» (Isaac Joseph, Villes en gares, éditions de l’Aube, Saint-Etienne 1999, p. 10). Les mots du sociologue français sont descendus profondément dans l’inconscient collectif; ils y ont fait écho. Alternant entre centre commercial et nouveau pôle culturel, à l’image de La Rasude, la gare cherche un rôle au travers d’une urbanité de plus en plus horizontale. 

Aujourd’hui les CFF ne tentent plus de construire des gares, mais des villes. Fragments d’urbanité après fragments, ils façonnent des lieux de vie capables d’abriter toutes les activités humaines : dormir, manger, travailler, se cultiver, acheter. 

Camille Vallet, architecte EPFL, camille.vallet@epfl.ch

Retrouvez tous les articles du cahier spécial «Sites CFF: de l'infrastructure à la ville» ici

Statement: «la qualité des espaces publics nous tient particulièrement à cœur»

Le futur quartier de La Rasude à Lausanne, propriété de Mobimo et des CFF, est en synergie avec un contexte plus large, celui du projet Pôle Gare comprenant: la mutation très importante de la gare de Lausanne et de sa place ainsi que la création de la plateforme des arts (Plateforme 10) sur le site des anciennes halles aux locomotives des CFF, réunissant le musée cantonal des Beaux-Arts (mcb-a), le musée de l’Elysée (musée cantonal de la photographie), le mudac (musée de design et d’arts appliqués contemporains) et quelques fondations prestigieuses.

La planification du quartier de La Rasude qui donnera lieu à un nouveau plan partiel d’affectation (PPA) demande des réflexions qui s’étendent au-delà de son seul périmètre en termes urbanistiques, d’accessibilité, de mobilité et d’affectation du nouveau quartier. De plus, un soin tout particulier est porté à l’intégration et aux gabarits des nouveaux bâtiments, à la densité des constructions et à leur programmation, au respect du patrimoine bâti existant, aux transversalités interquartiers ainsi qu’aux fonctionnalités et aménagements des espaces non construits à usage exclusif ou public. La qualité des espaces publics nous tient particulièrement à cœur, car d’elle dépend en grande partie la réussite du quartier et son intégration dans la ville.

Dans ce contexte, la Ville a souhaité que les propriétaires engagent une démarche participative avec la population pour connaître les attentes de cette dernière. Les résultats retenus devraient se refléter aussi bien dans le PPA que dans les cahiers des charges des concours pour les futurs bâtiments et espaces publics du quartier, et dans son concept d’utilisation.

Le processus d’élaboration du PPA est donc complexe et partagé entre les propriétaires et la Ville. Il implique de nombreuses itérations, tant politiques pour fixer le cap à tenir, que techniques entre les mandataires et les différents services communaux garants du respect des exigences municipales et de
la cohérence avec l’ensemble des projets du périmètre. C’est au travers de ce dialogue de qualité que nous trouvons des solutions pertinentes tant pour les investisseurs que du point de vue de l’intérêt général. Cela demande une forte implication de tous les acteurs, mais pose les bases de la réussite du futur quartier de La Rasude. 

Natacha Litzistorf, directrice du logement, de l’environnement et de l’architecture à la Ville de Lausanne

Facts & Figures

Processus de planification
Mandat d’étude parallèle (MEP) et projet participatif

Superficie de la zone
20 000 m(deux terrains, propriété des CFF et de la société d’investissement immobilier Mobimo)

Programme
Logement : ± 15 %
Commerces : ± 10 %
Hôtel : ± 10 %
Activités (bureaux) : ± 65 %

Taux d’exploitation
3.65

Etapes de planification
2015: mandat d’étude parallèle (MEP)
2016: résultats du MEP
2017: élaboration du plan de quartier et mise en consultation
2020: début des travaux
2022: arrivée des premiers occupants

Participants au mandat d’étude
Caruso St John Architects, Zurich / London
EMA architectes associés, Genève
Made in, Genève
Wiel Arets, Amsterdam
Richter • Dahl Rocha & Associés, Lausanne
Graber Pulver, Zurich (retenu pour le 2e tour)
Hosoya Schäfer, Zurich (retenu pour le 2e tour)
MVRDV, Rotterdam (retenu pour le 2e tour)

Traitement subséquent
EMA architectes associés, Genève 

Jury professionnel
Bruno Marchand, Lausanne;
Kees Christiaanse, Zurich;
Emmanuel Ventura, Lausanne;
Christine Thibaud-Zingg, Yverdon-les-Bains;
Dominique Salathé, Bâle

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