Être architecte comme on est boulanger

L’architecte Bernard Quirot a choisi d’installer son agence à Pesmes, petit village de Haute-Saône, en France. Avec d’autres acteurs engagés comme lui dans la lutte contre la dégradation du centre historique, il a aussi créé l’association Avenir Radieux qui conseille gratuitement les particuliers et les communes. Nous l’avons rencontré, dans ce «village exceptionnel», son fief.

Venant de Dole par la départementale 475, au sortir d’un bel alignement de platanes, on découvre l’étonnante silhouette de Pesmes – toute en crénelures au-dessus de l’imposant soutènement du bourg castral – qui se dessine à l’extrémité d’un plateau calcaire et domine la rivière Ognon. A elle seule, cette vision justifie les labels «Petite cité comtoise de caractère» et «Plus beau village de France» qui ornent les panneaux de signalisation à l’entrée du village.

A mi-chemin entre Dijon et Besançon, Pesmes compte un peu plus de 1200 habitants. Ici, la campagne est cultivée, le maïs a remplacé la vigne ravagée par le phylloxera à la fin du 19e siècle. Les villages restent habités, même si leurs centres se dépeuplent au profit des maisons individuelles qui essaiment le long des routes. Pesmes a son groupe scolaire (rénové et agrandi par l’agence Bernard Quirot architecte et associés), son collège, des services et quelques commerces. A l’écart des flux et des principales infrastructures de transports, le village n’est pas moribond comme d’autres ailleurs en France, passés au travers des mailles des politiques d’«aménagement du territoire» qui se succèdent depuis les années 1950. Pour autant, son avenir reste incertain. Comment faire vivre le bourg, maintenir l’école et les commerces, faire venir de nouveaux habitants et réinvestir un patrimoine qui dans certains cas menace ruine? Comment en somme «repeupler Pesmes» comme le souhaiterait Bernard Quirot?

Le choix du retrait
Après des années d’exercice à Paris, puis à Besançon, Quirot a fait le choix en 2008 d’installer son agence à Pesmes, village auquel il est personnellement attaché, où il a grandi. Pour habiter, il a investi une maison plantée dans la falaise qui domine l’Ognon, en a rénové une autre pour y installer son agence, tandis que ses salariés cohabitent dans une troisième, au bord de la rivière. Lauréat du Prix de l’Equerre d’argent en 20151 pour une maison de santé à Vézelay dans l’Yonne voisine, constructeur au dessin sobre et précis, il dit trouver ici plus qu’ailleurs de quoi nourrir son besoin de se confronter à «ces données naturelles, géographiques, topographiques pour continuer à faire une architecture concrète et matérielle».

Au-delà, son retour au pays procède aussi, et surtout, d’une posture de «résistance» vis-à-vis du système de production de l’architecture en France. «Etre à Pesmes, c’est une manière de contourner les choses», dit-il. Dans une lettre adressée au ministère de la Culture en décembre 2017, intitulée «Pesmes: un passé glorieux, un avenir radieux», il expliquait ce choix par sa volonté de s’investir localement en faveur de la qualité architecturale et urbaine, mais aussi en «réaction à la dégradation des conditions d’exercice de notre métier». Dégradation qui s’exprime pour lui à travers plusieurs phénomènes: la multiplication des intermédiaires entre les maîtres d’œuvre et leurs commanditaires, le désengagement de l’Etat dans les territoires et la perte d’influence des institutions publiques de conseil en matière de qualité architecturale, les critères de sélection des agences dans les marchés publics qui empêchent les jeunes ou les petites agences d’accéder à des commandes importantes, le dumping... Le constat est amer, mais les perspectives heureuses: «Comme d’autres, nous pensons justement que la réponse à cette situation désastreuse ne peut venir que d’une action locale, seule capable de reconstruire ce que les diverses institutions délaissent ouvertement en se pliant à la seule logique du ‹marché›».

Architecture de service public
A Pesmes, il y a donc l’agence Bernard Quirot architecte et associés, qui mène des études et des projets de maîtrise d’œuvre publics et privés, dans un territoire élargi qui va du Doubs à l’Alsace. Et puis, pour agir à Pesmes, pour «mettre l’architecture et les architectes à la portée de tous et redonner aux gens le goût de l’architecture», il y a l’association Avenir Radieux, créée en 2014. Parce que «l’architecture fait peur et que les architectes coûtent cher», Quirot aime à penser qu’on pourrait être architecte à Pesmes «comme on serait boulanger» et offrir aux habitants un service accessible, quotidien, indispensable. L’association conseille, réalise des relevés et des esquisses, gratuitement, pour les habitants de la commune et la municipalité. Au titre de sa mission de service public, elle reçoit quelques subventions qui permettent de salarier un jeune architecte à temps partiel pour répondre aux sollicitations. La maîtrise d’œuvre ou le suivi de chantier peuvent aussi être envisagés, les honoraires sont alors facturés à prix coûtant.

Alors que l’on entame une visite du village, Quirot prévient: on ne verra rien de spectaculaire en parcourant les rues et les trajes de la commune. Les interventions de l’association sont modestes, parfois invisibles à l’œil du visiteur de passage. Un enduit, un encadrement de fenêtres, une peinture, le calepinage d’un caniveau. Mais, un détail après l’autre, elles «refabriquent l’unité perdue de Pesmes». Surtout, elles apportent des réponses architecturales, économiques et sociales valables aux envies de projet qui n’auraient peut-être pas trouvé à se concrétiser autrement, par manque de moyens financiers ou de savoir-faire, par découragement face à la complexité des règles d’urbanisme2.

La présence à demeure d’un architecte qui connaît le village et ses habitants, la mobilisation d’outils de dialogue adaptés à l’échelle et à l’économie des projets (voir les dessins réalisés par Alexis Stremsdoerfer, premier salarié de l’association, pp. 10-11), l’échange d’idées et de connaissances, en direct, qui facilite la compréhension des besoins, tout cela invente une forme d’architecture de proximité.

A une habitante qui voulait rénover sa maison située dans une rue étroite du village, l’association a proposé de convertir une partie de la toiture de son garage en terrasse pour retrouver de la lumière, une vue sur la vallée et un espace extérieur. Ailleurs, c’est un nouvel escalier en pierre de Comblanchien, des enduits à la chaux aérienne et sables locaux pour remplacer l’enduit ciment d’une façade, un petit bâtiment démoli pour créer une cour plantée, des menuiseries redessinées... L’association croit «à l’effet d’entraînement que peuvent avoir ces actions sur le développement économique et démographique du village de Pesmes et de ses environs». Car derrière la rénovation et l’entretien du bâti, c’est bien l’idée de faire vivre le village qui est en jeu. Pour que le centre historique soit de nouveau habité, Quirot serait prêt à se faire promoteur, aux deux sens du terme. S’il en avait les moyens financiers, il aimerait racheter d’anciens bâtiments et remettre sur le marché des logements rénovés, sans plus-value. «Je crois à la force de l’architecture: des maisons bien rénovées peuvent attirer de nouveaux habitants», dit-il. Marchant dans les rues qu’il connaît par cœur, il les explore en quête d’opportunités de projet: telle maison à rénover, telle friche à construire, tel chemin à aménager… Et l’on devine une frustration devant ce qu’il considère comme autant de potentiels inexploités.

Faire débat: le séminaire d’architecture
En juillet 2018, l’association Avenir Radieux organisait la quatrième édition du séminaire d’architecture de Pesmes, comme un écho français à celui de Monte Carasso initié par Luigi Snozzi en 1979. Des concerts, des expositions de photographies, des conférences viennent rythmer le travail d’une quinzaine de jeunes diplômés d’écoles d’architecture, invités à réfléchir sur les situations urbaines du village avant de livrer leurs réflexions lors d’une présentation publique.

Si l’enjeu affiché est de transmettre aux futurs praticiens, aux habitants et aux élus, la manifestation est aussi l’occasion pour l’agence de Quirot de rompre l’isolement et de réunir à Pesmes une petite communauté de pensée, une «famille» unie autour de quelques principes fondamentaux de l’architecture qui résonneront dans tous les débats et conférences : l’art de construire, la matérialité, le rapport au site et à l’existant.

Cette année, les «séminaristes» étaient encadrés par Bernard Quirot, Emilien Robin, architecte et enseignant à l’ENSA Paris-Belleville, et Stefano Moor, architecte tessinois et enseignant au séminaire de Monte Carasso. Le programme et les sites sont donnés. D’abord un restaurant panoramique de 300 m2 sur les remparts, à loger dans un vaste jardin en belvédère sur l’Ognon. Ensuite, des logements groupés en location avec des services mutualisés, sur un secteur du centre-ville aujourd’hui bâti, pour répondre à des demandes spécifiques de jeunes couples ou de personnes âgées en quête d’une vie de village et de services adaptés.

En choisissant ces sites et ces programmes, les encadrants, Quirot en tête, mettent le pied dans la porte, avancent leurs pions et opèrent par l’entremise des étudiants une provocation bienveillante vis-à-vis de l’équipe municipale pour susciter des envies de projet. Sans dogmatisme sur la question du patrimoine, ils laissent grand ouvert le champ de la réflexion : construire dans un jardin public, sur les remparts (et remettre en cause la skyline du village), démolir des bâtiments existants.

A l’issue des deux semaines, sorte de travail de diplôme en accéléré, les séminaristes ont présenté leurs travaux devant un jury invité3: des maquettes grises, des plans, coupes, façades sobrement exécutés à la main. Parce que Quirot pense que «l’ordinateur créé une distance qui rend l’échange difficile dans la courte durée du séminaire» et que «la main est parfois capable de trouver des solutions que le cerveau n’a pas encore conceptualisé», l’ordinateur est proscrit.

En concentré, les propositions ont révélé une diversité de prises de position et toute la complexité d’intervenir dans un centre ancien à caractère patrimonial : pour qui construire, quelle typologies, quel niveau de confort? Faut-il densifier pour rendre le centre-ville plus vivant ou au contraire intégrer un degré de pavillonnaire? Où met-on la voiture? Quel est notre rapport à l’histoire, au patrimoine ordinaire ou extraordinaire du village? Peut-on démolir? Doit-on refaire à l’identique, avec quelles techniques et quels matériaux, ou s’inscrire en rupture? Ces questions essentielles et les projets dans lesquels elles se sont incarnées ont été présentés à la fin du séminaire à un public venu nombreux. Si le débat attendu n’a pas eu lieu (venant peut-être confirmer la crainte de Quirot : l’architecture et les architectes font peur?), les conversations se sont nouées plus tard entre étudiants et habitants, une fois la restitution terminée, par petits groupes autour des maquettes, laissant espérer que, un pas après l’autre, l’architecture et plus généralement l’aménagement de l’environnement quotidien, deviennent un sujet de société comme un autre.

L’initiative de l’association Avenir Radieux n’est pas isolée. D’autres architectes, en France, en Suisse et ailleurs, ont choisi de s’installer et d’exercer dans leur territoire, en dehors des procédures traditionnelles, avec des outils et une économie de moyens adaptés à des projets souvent modestes: Simon Teyssou au Rouget, GGR dans la région de Toulouse, Boris Bouchet en Auvergne. Et de ce côté-ci de la frontière: Luigi Snozzi à Monte Carasso, Gion A. Caminada à Vrin... 

En partant d’un besoin et en «faisant», avec tout le savoir-faire et l’expérience d’architectes qui connaissent intimement le lieu, les matériaux et leurs modalités de mise en œuvre, l’association prend à rebours les processus de projet habituels. Et c’est un projet après l’autre, au gré des demandes, que se construit une stratégie de développement pour le village. L’architecte devient ici une figure de référence pour toutes les questions d’aménagement et de rénovation, une autorité municipale qualifiée dont le rôle dans les territoires isolés peut s’avérer essentiel.

Notes

1. L’un des prix d’architecture les plus importants en France, décerné chaque année par les revues Le Moniteur et AMC.

2. Pesmes est à la fois soumise à un Plan local d’urbanisme (PLU), qui définit la destination générale des sols et les règles de construction qui s’y appliquent et, dans son centre historique, aux règles particulières d’une Zone de protection du patrimoine architectural, urbain et paysager (ZPPAUP), devenue Sites patrimoniaux remarquables (SPR) en raison de son caractère patrimonial exceptionnel.

3. Philippe Prost, architecte et enseignant à l’ENSA Paris-Belleville, José Ignacio Linazasoro, architecte madrilène, Christophe Joud et Clément Vergely de l’agence Joud Vergély Beaudoin à Lausanne, Charlotte Vergély, architecte du patrimoine, Jean-Patrice Calori, CAB architectes.

 

 

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