Les territoires de l'économie globalisée

La mondialisation actuelle repose largement sur des espaces en marge des États, qu’ils soient liés au transport, à la production ou à la finance. Introduction à un phénomène croissant et inquiétant, qui a aussi des répercussions sur les villes et les territoires.

Dans les années 1980, Allan Sekula a été l’un des premiers photographes à montrer certaines conséquences de la globalisation en s’intéressant à des espaces liés aux flux financiers ou commerciaux.1 L’une de ses œuvres les plus importantes, Fish Story, porte sur le transport maritime de marchandises comme l’un des aspects de cette globalisation. Suite au choc pétrolier de 1973, l’utilisation de pavillons de complaisance s’est largement développée2, permettant de diminuer les prix et de trouver des marges de manœuvre en matière de fiscalité et de normes. Cette évolution constitua une «version maritime» d’autres formes de dérégulations commerciales et financières contemporaines.

Pendant la même période, les zones franches et les centres financiers offshore ont connu une croissance exponentielle. Si, en 1970, on ne comptait que quelques zones franches, elles sont plus de 5000 aujourd’hui4, tandis qu’on estime à environ deux millions le nombre de sociétés commerciales internationales hébergées par les paradis fiscaux5. Ces espaces d’investissement et de production jouent un rôle très important dans l’économie mondiale et se développent en dehors des mécanismes de contrôle financier et législatif des États dans lesquels ils sont situés. Le dossier invite à analyser cette forme croissante d’urbanisation, qui, au-delà de la virtualité des transactions financières, définit un nouveau type d’environnement fragmenté et décontextualisé.

Les zones franches

«La zone est un dispositif spatial d’accumulation de capital dans lequel des règles différentes s’appliquent aux sociétés et aux travailleurs par rapport au reste d’un État donné. Habituellement, la zone offre certaines exemptions d’impôts ou de réglementations afin d’inciter les sociétés à y investir. Une zone peut contenir un paradis fiscal mais n’est pas historiquement coextensive avec lui; l’accent est mis sur la production et non sur l’évasion.»6

La croissance exponentielle des zones franches, dès les années 1970, s’est accompagnée d’une mutation de leur forme, qui a évolué d’enclaves de production et de stockage clôturées à de nouvelles métropoles7. Leur origine remonte aux ports libres, ceux de la Ligue hanséatique du 13e au 17e siècle, comme Hambourg, puis ceux liés au commerce avec l’Amérique et l’Asie, à partir du 18e siècle, comme Singapour. Depuis les années 1960, les Export Processing Zones (EPZ) comme les maquiladoras au Mexique, ont été encouragées par l’Organisation des Nations unies pour le développement industriel (ONUDI) afin de promouvoir la croissance économique des pays en développement. À partir de 1980, les Special Economic Zones (SEZ), parmi lesquelles la ville de Shenzhen en Chine, se caractérisent par des activités d’affaires variées. Depuis les années 2000, l’évolution de la zone franche s’incarne dans des formes hybrides de villes, incorporant différents programmes tels que des resorts touristiques, des campus technologiques ou des centres d’affaires, comme New Songdo City en Corée, King Abdullah Economic City en Arabie Saoudite ou Konza Techno City à Nairobi.8

Les paradis fiscaux

«Les paradis fiscaux sont des lieux ou des pays disposant d’une autonomie suffisante pour rédiger leurs propres lois fiscales, entre autres. Ils profitent de cette autonomie pour créer une législation mise à disposition des personnes ou des sociétés non-résidentes et pour se soustraire aux obligations réglementaires imposées aux endroits où elles entreprennent la majorité de leurs transactions économiques. Une des caractéristiques de la plupart des paradis fiscaux est un environnement secret qui permet à l’utilisateur d’agir totalement, ou en grande partie, de façon anonyme.»9

Selon Ronen Palan, professeur de politique internationale à l’Université de Londres, les paradis fiscaux sont un phénomène inhérent au capitalisme, et définissent un système de « bifurcation de la souveraineté »10 entre les états-nations et les territoires offshore. Le fait qu’une partie importante de la finance se développe offshore a des conséquences négatives sur la fiscalité des États, entretient des détournements de capitaux dans les pays en voie de développement, et soutient les mouvements de capitaux liés à des activités illicites. Leur origine remonte au 19e siècle dans un contexte d’expansion économique internationale, avec l’apparition d’instruments embryonnaires de l’économie offshore11. La création, en 1957, du marché des eurodollars à la City de Londres12 est considérée comme le début de la libéralisation financière et a positionné la City comme l’un des principaux centres économiques offshore13. À partir des années 1970, les paradis fiscaux se situent au cœur de l’accélération de l’internationalisation financière14, prenant des formes et des emplacements variés, soit dans les territoires insulaires comme Jersey ou les îles Caïman, soit dans des territoires continentaux comme le Luxembourg ou les Pays-Bas.

Au-delà de l’archétype de la zone franche comme ensemble d’entrepôts, et des paradis fiscaux comme des îles idylliques, les espaces contemporains de l’économie globalisée se développent sous des formes multiples. Dans les deux entretiens qui suivent, nous cherchons à analyser ces lieux et à questionner une forme de mondialisation porteuse d’inégalités. L’accélération et l’ampleur de ce phénomène constituent une réalité face à laquelle les États deviennent de plus en plus impuissants et qui devrait être prise en compte par les différentes formes de protestation sociale contemporaines en quête d’un monde plus durable.

 

Isabel Concheiro est architecte, éditrice de TRANSFER Global Architecture Platform, chargée de cours et coordinatricendu Joint Master à la Haute école d’ingénierie et d’architecture de Fribourg.

Notes

1.  Allan Sekula (1951-2013), projets photographiques : Geography Lesson : Canadian Notes, 1985-86, Chicago : MIT Press, 1997 ; Fish Story, 1989-1995, Londres : Mack, 2018.

2. Un pavillon de complaisance est celui pour lequel la propriété d’un navire se situe dans un pays autre que celui sous lequel il est immatriculé. Ces pavillons sont passés de 5 % du tonnage mondial transporté en 1970 à 71 % en 2015. Source : fr.wikipedia.org/wiki/Pavillon_de_complaisance.

3. Molé, Antoine, Les paradis fiscaux dans la concurrence fiscale internationale, Thèse Droit, Université Paris Dauphine – Paris IX, 2015, p. 202.

4. À titre d’exemple, l’Inde est passée d’une zone en 1965, à 19 en 2005 et 839 en 2010. Source : Bach, Jonathan, « Modernity and the Urban Imagination in Economic Zones », Theory, Culture & Society, 2011, Vol. 28 (5), p. 113.

5.  Source : Palan, Ronen, Tax Havens. How Globalization Really Works, New York, Cornell University Press, 2010, p. 5.

6. Ibid., p. 100.

7. Sur l’évolution de la zone, voir : Easterling, Keller, Extrastatecraft : The Power of Infrastructure Space, Verso, 2014, pp. 25-69.

8. Ibid.

9. Palan, Ronen, The Offshore World : Sovereign Markets, Virtual Places & Nomad Millionaires, New York, Cornell University Press, 2003, pp. 8-9.

10. Easterling, Keller, Extrastatecraft : The Power of Infrastructure Space, Verso, 2014, p. 112.

11. Par exemple, la création du secret bancaire et du compte bancaire chiffré en Suisse. Source : Palan, Ronen, Tax Havens. How Globalization Really Works, New York, Cornell University Press, 2010, pp. 102-105.

12. Les activités offshore des banques américaines ont été encouragées par la Réserve Fédérale et le Département du Trésor. Les banques américaines, investissant la City de Londres, ont fait des eurodollars (des dollars déposés et prêtés par les banques en dehors du territoire des États-Unis) une activité normale dans leurs opérations de crédit à partir des années 1960. Source: Molé, Antoine, Les paradis fiscaux dans la concurrence fiscale internationale, Thèse Droit, Université Paris Dauphine – Paris IX, 2015, p. 145.

13. Sur l’évolution financière et urbaine de la City de Londres, voir Thomas, Amy « Offshore City : The Regulatory Space of Finance and the City of London », dans, Aitchison, Mathew, The Architecture of Industry (Routledge, 2014), pp. 135-162.

14. Les marchés financiers internationaux vont passer d’un volume d’échange annuel de 100 milliards de dollars en 1970 à 31 800 milliards de dollars en 2007. Source : Molé, Antoine, Les paradis fiscaux dans la concurrence fiscale internationale, Thèse Droit, Université Paris Dauphine – Paris IX, 2015, p. 208.

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