SWISSBAU 2018: la Suisse de demain – produire l'avenir plutôt que le subir

La SIA se tourne vers l’avenir. C’est le mot d’ordre qui a présidé à la journée thématique de la SIA lors de cette dernière édition du salon Swissbau à Bâle. Quatre manifestations ont réuni des invités et des représentants de la Société pour parler du futur de la Suisse. Des macrotendances qui impactent notre patrimoine bâti, aux protections toujours plus importantes contre les dangers naturels, en passant par de nouvelles perspectives pour l’espace alpin. A l’issue de la journée, un constat clair se dégage : pour façonner la Suisse de demain, les professionnels et la population doivent empoigner la tâche de concert avec courage et détermination.

 

Quels impacts les macrotendances exercent-elles sur le cadre de vie et le patrimoine bâti suisses? Que doivent faire les professionnels de l’aménagement pour rendre porteurs les bénéfices de la numérisation et de la croissance démographique? Et pourquoi le big data débouche-t-il sur des produits immobiliers améliorés? La manifestation d’ouverture promettait de répondre à ces questions. L’économiste Klaus W. Wellershoff a livré un aperçu des défis à venir (voir interview encadré ci-contre). Expliquant qu’au niveau mondial, l’économie a désormais amorcé sa descente, il tempère immédiatement : la croissance va simplement ralentir et le chômage n’augmentera pas, car la part de la population en âge de travailler se réduira. Il estime la Suisse bien positionnée pour les 15 à 20 prochaines années. Un accroissement du nombre de personnes jouissant de revenus confortables maintiendra la demande de logements à un niveau élevé, mais la reprise de l’inflation entraînera une hausse des taux et une stagnation des prix de l’immobilier. Soit des pronostics mitigés en ce qui concerne le développement économique.

Impacts territoriaux du numérique et de la démographie
«L’influence majeure s’exerçant sur le développement territorial viendra du numérique et de l’évolution démographique», comme l’a expliqué Maria Lezzi, directrice de l’Office fédéral du développement territorial. D’ici 2040-2045, la population suisse continuera à augmenter et dans un pays à dix millions d’habitants, la part des résidents de plus de 65 ans va doubler. Quelles en seront les retombées territoriales? Certes, les smart cities, les villes technologiquement novatrices et ménageant les ressources, sont en phase de construction, mais comment cela se passera-t-il dans les agglomérations? Certes, de nouveaux modes de logement et de travail apparaîtront, mais la périphérie offrira-t-elle aussi de nouveaux emplois? Nous allons au-devant d’une période d’incertitudes plus ou moins longue, selon Lezzi, or: «les mutations ne relèvent pas juste d’effets spontanés; nous pouvons les façonner.»

Promesses du big data et de l’individualisation
Peter Ilg, directeur de l’institut Swiss Real Estate de la Haute école d’économie de Zurich, s’est penché sur les effets concrets des macrotendances «big data» et «individualisation» sur le marché immobilier. Des données plus précises et plus fiables en matière de vente de logements en propriété vont permettre de mieux cerner le marché de la pierre et d’en prédire plus exactement l’évolution. Les analystes sont actuellement encore peu nombreux et les évaluations restent donc onéreuses. Quant à la tendance à l’individualisation, Ilg constate qu’en ville, la demande évolue vers des unités d’habitation plus petites qui se vendent nettement mieux et plus vite que par le passé. Cette tendance va se poursuivre, d’où la nécessité pour les investisseurs d’adapter en conséquence la conception de nouveaux immeubles de logement.

Le changement climatique accentue les dangers naturels
Lors du deuxième volet de la prospective présentée par la SIA, les intervenants à la table ronde «Dangers naturels et changement climatique» ont abordé ces thématiques sous l’angle de leurs effets sur le territoire suisse. Le message a été délivré sans détours: le changement climatique concerne tout le monde – y compris les auteurs de projets. Les dangers naturels induits par les mutations météorologiques touchant l’atmosphère s’amplifient et les professionnels de l’aménagement doivent en tenir compte dès les phases initiales de leurs projets. Tandis que la tempête faisait rage au-dehors et que de fortes chutes de neige s’installaient en montagne, les experts invités par la SIA sur la scène bâloise ont été très clairs: les jours de canicule et les intempéries augmentent, les journées froides diminuent, ce qui se traduit par une recrudescence de crues, de laves torrentielles, sans oublier les glissements de terrain, les éboulements et les avalanches.

Ce que les concepteurs peuvent faire
Face aux modifications du contexte climatique, les concepteurs doivent se montrer à la hauteur, en minimisant les émissions et en s’adaptant aux réalités météorologiques. Cette approche et la faculté de résilience qu’elle suppose ont été mises en évidence par David Bresch, professeur de risques météorologiques et climatiques à l’Institut pour les décisions environnementales de l’ETHZ (voir interview encadré ci-dessous). Pour les concepteurs cela implique de consulter les cartes de dangers ainsi que les experts auprès des assurances et des pouvoirs publics, de procéder à des évaluations de risques, de mettre en balance les coûts et l’efficacité, puis de viser un effet de protection maximum grâce à des mesures aussi simples que possible. «Le rendement est assuré lorsque les dégâts résultant d’aléas naturels excèdent l’investissement consenti pour la prévention», selon le participant au débat Markus Feltscher, directeur de l’Etablissement cantonal d’assurance des bâtiments du canton des Grisons.

Renforcer l’attention autour de la protection des biens
L’intérêt pour les dangers naturels, tels que les séismes, n’existe pas encore chez les architectes et les ingénieurs, selon Niklaus Reinhard, lui-même architecte à Nidwald, un canton concerné par ces aléas. Ce n’est que lorsque des mesures contre les dangers naturels doivent être mises en pratique que l’on se penche sur la question. La prise de conscience doit encore se développer, comme l’a confirmé Dörte Aller, chargée de la thématique Dangers naturels à la SIA. «Aujourd’hui on bâtit pour le présent – mais les maisons seront encore là dans 50 ans». Les créateurs de la plate-forme «Protection contre les dangers naturels» souhaitent donc sensibiliser à cette problématique et présenter des solutions, en démontrant aux concepteurs que lorsque les architectes et les ingénieurs se préoccupent suffisamment tôt de la protection des ouvrages contre les dangers naturels, les mesures requises ne s’opposent pas à leur ambition esthétique.

La normalisation comme moteur du progrès
Lors du troisième volet de la journée thématique SIA, l’auteur à succès Rolf Dobelli a entonné un véritable hymne à la normalisation. «La normalisation est injustement honnie.» L’antienne selon laquelle la normalisation compliquerait la vie est tout bonnement fausse – c’est l’inverse qui est vrai. Dobelli constate que sans normes, le monde chancellerait assez rapidement, illustrant son propos par l’exemple de la brique Lego, que chaque enfant peut assembler plus vite et plus haut qu’une poignée de galets irréguliers. L’immense potentiel de la normalisation est encore attesté par une foule d’autres exemples tirés de l’histoire de l’humanité: seule la normalisation de l’écartement des rails à la fin du 19e siècle a permis le succès du chemin de fer aux Etats-Unis; de même pour le conteneur de fret qui a révolutionné le commerce global des marchandises dès le milieu du 20e siècle. La norme représente le standard, le chaos est l’exception, comme le confirme un regard sur la nature: «une cellule ne peut fonctionner qu’avec des éléments standardisés», selon Dobelli.

Pas de collaboration sans normalisation
«La normalisation traîne depuis quelque temps une mauvaise réputation, or c’est de surrèglementation qu’il s’agit. La normalisation étoufferait la créativité. Faux. La normalisation est le moteur de la créativité.» Dobelli cite la normalisation des instruments de musique : ce n’est qu’après la fixation, au 17e siècle, des douze demi-tons formant une octave que des compostions élaborées ont pu voir le jour et que le jeu d’un orchestre de 200 musiciens est devenu possible. La normalisation permet le jeu collectif en assurant la base d’une créativité et d’une pluralité illimitées. L’analogie avec le monde de la construction – le slogan du Swissbau était la collaboration – est évidente. La normalisation de la branche est le prérequis de la compréhension entre les intervenants impliqués dans la construction. «Les groupes qui appliquent des standards surpassent ceux qui ne le font pas.»

«Nous sous-estimons systématiquement la force inhérente à la normalisation.»
Rolf Dobelli

Sur l’avenir de l’espace alpin
Une petite moitié de la surface de la Suisse est alpine. Dans le cadre de la dernière manifestation, il a donc été question de nouvelles perspectives pour les régions de montagne suisses. Dans les vallées latérales peu peuplées, les gens s’en vont et dans les vallées principales, de petits villages se sont transformés en véritables centres d’agglomération. Mais comme l’a montré la table ronde convoquée par la SIA, l’espace alpin typique n’existe pas, si bien qu’il n’y a pas davantage de recettes patentées pour son développement. Cela nécessite une volonté politique de prendre en compte les territoires existant au-delà des frontières communales et les têtes qui s’impliquent activement dans la transformation de l’espace alpin.

Conditions naturelles et actes culturels
Architecte et membre d’honneur de la SIA, Mario Botta sait ce que construire en montagne veut dire. Preuve en est la poésie qui émane des ouvrages qu’il implante dans des sites souvent archaïques. Il évoque la force qu’il faut pour bâtir dans les Alpes. «L’acte premier de l’architecture n’est pas de poser une pierre sur une autre, mais de mettre la pierre dans le terrain. De transformer une condition de la nature en une condition de la culture», comme il l’explique avec passion. Bien sûr qu’il est plus facile de construire dans la vallée, mais «en montagne, les forces naturelles et la lumière sont beaucoup plus présentes et obligent l’architecte à entrer intensément en dialogue avec elles». L’architecte est alors contraint de donner ce qu’il a de meilleur.

Reconnaître et développer les potentiels régionaux
Auprès d’Avenir Suisse, Daniel Müller-Jentsch s’est penché sur les perspectives économiques de l’espace alpin. Il s’est mis à la recherche de bons exemples susceptibles de faire école dans d’autres régions: «le Vorarlberg est par exemple devenu une Mecque de l’innovation pour la construction en bois.» Il s’agit de viser une création de valeur durable en repérant les potentiels existants et en poursuivant leur développement. L’installation d’établissements de formation est une option: elle confère des qualités citadines aux centres et y introduit des caractéristiques urbanistiques. Or des centres régionaux forts freinent l’exode vers le plateau et stabilisent ainsi les vallées latérales.

L’espace alpin typique n’existe pas
«Bien des gens ont encore en tête une image désuète des régions alpines», comme le constate Damian Jerjen, architecte cantonal en Valais. Ainsi, dans son canton, les trois quarts de la population vivent en milieu urbain. Les vallées principales y accueillent aussi 80 pour cent de la production économique. Viège est aujourd’hui l’un de ces centres, où l’on densifie et où l’on bâtit également en hauteur. Quant à l’exode de populations, une précision s’impose: les gens ne quittent plus le canton aujourd’hui, mais se déplacent beaucoup plus des vallées latérales vers les nouvelles villes alpines.

Les participants à la table ronde se sont montrés unanimes : les particularités des régions alpines forgent l’identité de la Suisse. Pour le futur, il faut avant tout des idées et la volonté de se projeter au-delà des frontières communales. Chaque village n’est pas tenu de tout offrir, mais chacun d’eux doit apporter sa contribution à l’offre d’une région. De nouveaux modèles de location de résidences secondaires ou la mise à disposition de résidences principales pour des nomades numériques figurent parmi les initiatives actuellement discutées et testées. L’avenir de la Suisse alpine – tous sont d’accord là-dessus – dépend essentiellement du développement réussi de villes attrayantes dans les vallées.

«Pour bâtir en montagne, il faut de la force.»
 Mario Botta

Au final, c’est l’humain qui compte
En guise de clôture, l’art de bâtir a laissé place à l’art de la scène, avec Manuel Stahlberger, poète patoisant de Suisse orientale, musicien, chanteur et auteur de bandes dessinées. Couronné par le «Prix Walo» et le «Salzburger Stier», l’artiste a donné des aperçus de sa tournée actuelle, intitulée «Neues aus dem Kopf». Stahlberger s’empare des grandes questions et des petites catastrophes de l’existence. Il passe habilement du franc comique à la mélancolie, lorsqu’il brocarde en chansons la vie de banlieue («Rägebogesiedlig» soit  lotissement arc-en-ciel») ou l’exode rural («Leaving Eggersriet»). Avec un regard aiguisé, il met en scène les rêves, les espoirs et les échecs du citoyen lambda qui a toute sa tendresse. L’auditeur attentif pouvait emporter chez lui le beau message suivant: à la fin de la journée, c’est l’humain qui compte. Sa place est au centre de toutes nos entreprises – toujours.

 

Mike Siering, Rahel Uster et Barbara Ehrensperger

 

Plus d’information

​Le cloisonnement menace la place économique suisse

SIA : Monsieur Wellershoff, tandis que l’économie mondiale ralentit, la Suisse maintient sa courbe de croissance. Cela paraît positif.
Klaus W. Wellershoff: Je crois que c’est positif. Nous continuons, en Suisse, à bénéficier d’un environnement attractif. Notre politique, en revanche, semble actuellement tout faire pour que cela ne se perpétue pas. Mais je reste optimiste, convaincu que les citoyens balaieront les initiatives cloisonnantes actuellement en cours.

La moins bonne nouvelle est sans doute que l’époque des taux négatifs, qui profite à l’économie de la construction, s’achemine tranquillement vers sa fin?
La théorie, de même que notre longue expérience et notre connaissance de l’histoire économique, nous permettent ce type de déduction : lorsque les masses monétaires se sont considérablement accrues, cela entraîne des taux d’inflation soutenus durant une période prolongée. C’est pourquoi les taux d’intérêt vont connaître une hausse durable et certainement importante.

L’économie de la construction va donc s’infléchir plutôt lentement et en douceur?
Ce qui permet de l’affirmer c’est que l’importante augmentation des prix enregistrée au cours des 15 dernières années demeure relative eu égard à la croissance des revenus. Nous avons certes un marché cycliquement cher, mais pas autant qu’à la fin des années 1980. Parler de bulle relève donc de la pure prophétie alarmiste. Le recul des prix, auquel nous nous attendons au cours des cinq à dix prochaines années, devrait rester modéré.

 

L’anticipation et la responsabilité personnelle sont fondamentales

SIA: Vous distinguez risque et danger : sur quoi les concepteurs doivent-ils porter leur attention?
David Bresch: Le risque est la résultante du danger, de l’exposition et de la vulnérabilité. Pour un ouvrage soumis à un danger élevé et une exposition critique, mais d’une faible vulnérabilité, on peut développer un projet extraordinaire. A l’exemple de l’église de Mario Botta à Mogno.

En quoi la notion de «résilience» s’applique-t-elle à la branche des études pour la construction?
Pour moi, cela recouvre trois composantes: d’abord, l’aptitude à concevoir des structures modulaires – de manière à ce que la rupture d’un élément n’entraîne pas la ruine du tout. Deuxièmement: le dialogue avec le voisin, afin de rester connecté et mobile en cas d’aléa. Troisièmement, la composante transformative : je tire profit d’un événement pour modifier ensuite mes pratiques. Par exemple, en ne couvrant pas les choses par une assurance bâtiment, mais en ne les mettant à niveau qu’après un sinistre. Cela nécessite de l’anticipation, du goût pour le changement et le sens de la responsabilité individuelle.

Vous affirmez que le dialogue est essentiel. Avec quels acteurs les concepteurs doivent-ils parler?
Le dialogue peut être ventilé tout au long de la chaîne de création de valeur : avec le mandant, puis avec les experts de la protection contre les dangers naturels, de la protection incendie, etc. – dans la phase initiale, les concepts peuvent encore être modifiés. Dialoguer veut dire réfléchir ensemble à qui apporte des améliorations.

David Bresch, professeur de risques météorologiques et climatiques à l’Institut pour les décisions environnementales de l’ETHZ. (Photo Manu Friederich)

 

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