Sous les pavés, la plage! L'urbanisme au risque des loisirs

En collaboration avec l’ASPAN-SO, nous vous proposons en lecture gratuite deux articles de chaque édition des cahiers de l'ASPAN produits deux fois par année et distribués avec la revue Tracés. Cette semaine, l’article du géographe Laurent Matthey se penche sur les politiques urbaines en matière de loisirs et leurs influences sur les manières de produire du territoire. 

En un peu plus d’une trentaine d’années, les villes sont devenues des destinations légitimes d’un certain1 tourisme de masse. Parallèlement, elles se transforment, pour leurs habitants, en lieux d’exploration permettant d’en découvrir des aspects méconnus et exotiques. A un autre niveau, des activités autrefois réservées à des intérieurs se déversent sur l’espace public: on y expose des œuvres d’art, on s’y consacre aux activités sportives, on y joue du piano. Lentement, les loisirs colonisent la ville, modifiant notre manière d’y vivre. Or cette colonisation n’est pas spontanée. Elle est l’œuvre de stratégies territoriales, de politiques urbaines. Si celles-ci accroissent la qualité de vie des ensembles urbains de ce début de 21e siècle, elles participent aussi d’une forme d’intensification de l’usage de l’espace public. Plus fondamentalement, elles transforment les manières de faire l’urbanisme et de produire du territoire.

L’arme des loisirs dans la compétition des métropoles
La concurrence des ensembles métropolitains explique beaucoup de cette conversion des villes à la société des loisirs de masse. S’il s’est agi, concomitamment à l’émergence de liens étroits entre la mondialisation et le développement économique régional, d’optimiser des facteurs propres à dynamiser la compétitivité des firmes, il est bien vite apparu que les qualités d’un territoire constituaient elles aussi de forts attracteurs. Pour être compétitives, les métropoles ne peuvent plus se contenter d’être paramétrées comme de simples machines à produire. Elles doivent offrir ce qu’il est convenu d’appeler une qualité de vie. Celle-ci repose sur un certain nombre d’aménités – c’est-à-dire des attributs qui rendent un territoire agréable – participant à ce que l’on a très tôt appelé une géographie du bien-être : espaces réservés aux pratiques corporelles, aires favorisant un moment de détente à proximité des lieux d’emploi, fragments de paysage permettant d’éprouver une émotion esthétique.

Il n’est ainsi guère étonnant qu’une approche économique de ces aménités ait été précocement développée. Si les qualités territoriales sont des facteurs d’attractivité économique, il convient de savoir lesquelles, sous quelles conditions et dans quelles proportions. Cette approche par les qualités a trouvé ses gourous, tels que, par exemple, Richard Florida qui, proposant une ville à destination de la «classe créative» en 2002, détaillait les attributs urbains propres à satisfaire les aspirations en terme de mode de vie de cette nouvelle élite pourvoyeuse de croissance. Or, ce mode de vie est singulièrement empreint d’un souci de soi (corps, culture) qui alimente une certaine économie des loisirs. De manière circulaire, développer cette économie permet de se positionner comme une aire de réception envisageable pour les élites de l’économie globalisée ou, au moins, d’éviter une « ringardisation », annonciatrice d’un déclin potentiel.

De la production d’une qualité urbaine à la multi-plication des situations de recréation de soi…
Hormis cette lecture par l’économie territoriale, les principes de l’urbanisme durable ont été un puissant levier de la conquête de la ville par les loisirs. Ces derniers sont en effet apparus comme un moyen permettant de produire, sans investissements lourds, de la «qualité urbaine». La volonté de réaliser la triade «densité-diversité-aménités», désormais inscrite au bréviaire de tout acteur de la fabrique urbaine, a favorisé la poursuite d’opérations permettant de rendre la ville un peu plus intense et dé-paysante en multipliant, notamment, les aménagements provisoires dans les espaces publics. Des espaces longtemps réservés à un pur plaisir contemplatif2 ont ainsi été progressivement ouverts à des usages plus sensibles, au sens où ils impliquent la corporéité.

La reconquête récente des berges par de nombreuses villes est un des indicateurs de cette mutation. Désormais, les villes se rêvent balnéaires et s’attachent à rapatrier la logique de la plage dans des univers urbains, en ironisant le pied de la lettre des slogans de mai 1968: «Sous les pavés, la plage!». Leurs espaces publics s’ouvrent à de nouveaux usages : on y pratique tai-chi ou yoga, on y affûte son corps en compagnie d’un coach, on profite des chaises longues mises à disposition dans les jardins publics dans le cadre d’opérations mixant appropriation habitante et responsabilisation des «jeunes»3 qui en assument la gestion (image). Manifestement, les politiques urbaines s’hybrident : en s’attachant à requalifier l’espace ainsi qu’à produire du lien social, elles se muent en politiques de promotion des loisirs en ville.

Cette production de loisirs – en partie autogérés, en partie administrés – est d’autant plus nécessaire qu’il faut « refaire la ville sur la ville». Dans la ville des métriques courtes, les espaces de récréation se multiplient, car ils sont les compléments nécessaires à une vie plus dense et intense. Les études urbaines retrouvent ici les conclusions déjà anciennes des chercheurs spécialisés dans l’étude du tourisme. Déjà à la fin des années 1980, certains d’entre eux4 expliquaient la naissance du phénomène touristique comme une contrepartie à l’élévation des rythmes de travail lors de la première révolution industrielle, le tourisme permettant une recomposition des corps épuisés par le travail à la chaîne. L’intensification contemporaine des rythmes de travail, articulée au processus d’urbanisation et de densification, conduit sans doute les collectivités publiques à porter un souci particulier aux espaces permettant aux usagers de recomposer – rapidement – leurs forces, c’est-à-dire de se «recréer», pour reprendre un terme mobilisé par les chercheurs de l’Equipe MIT (Mobilité Itinéraires et Territoires) en 20025. Elles assurent ainsi les conditions d’une maximisation – à des fins probablement productives – des situations de récupération à des habitants potentiellement au bord de la crise de nerfs, offrant ainsi des «instants de vacances» à proximité du domicile, c’est-à-dire au coin de la rue. Dès lors, une autre vision de la ville des loisirs se fait jour, ceux-ci devenant les surfaces de compensation des espaces urbains, puisqu’elles garantissent les conditions d’une subsistance.

L’urbaniste est un gentil organisateur comme un autre
L’émergence de cette ville des loisirs tend à transformer le métier d’urbaniste. Le faiseur de ville et de territoire est désormais appelé à être tout autant un technicien du territoire qu’un animateur socioculturel ou qu’un créateur d’events. Nous sommes ainsi peut-être au seuil d’une phase historique où émerge «un urbanisme d’après l’urbanisme» questionnant le destin d’une profession qui, née avec la seconde révolution urbaine, est fonctionnellement liée aux politiques publiques réformistes et à une action sur la matérialité du corps urbain.

Faire de l’urbanisme, c’était alors poursuivre la politique par d’autres moyens. Or, ce monde-là est peut-être en train de disparaître dans ce que d’aucuns ont appelé la dévoration du politique6 ou encore l’extension du domaine culturel7: la légitimité du politique paraît en effet sérieusement entamée en raison de la faiblesse de sa capacité de régulation et de la disparition d’une certaine idée de la souveraineté. Dans le même temps, un autre mode de régulation du social se constitue, qui tend à renforcer l’efficacité du culturel aux dépens du politique. L’orchestration de ces deux mouvements ouvre une ère que l’on pourrait être tenté d’appeler post-urbanistique. Question sociale et question urbaine sont désormais dissoutes dans un troisième terme, la question culturelle, qui doit permettre l’agencement de ces différents états sociétaux.

L’action urbanistique contemporaine se mue progressivement en une pratique plus culturelle que technique8. Ses interventions se font plus soft (on n’a sans doute jamais autant mobilisé la métaphore de l’acupuncture pour rendre compte d’une opération supposée transformer un territoire à partir d’un site), plus éphémères (on n’a jamais autant disposé de chaises longues, bancs, pianos, jardinières pour tester la capacité d’un lieu à accueillir des usages; on n’a jamais autant ouvert des bars d’une saison ou d’une nuit, animé des événements pour diagnostiquer les qualités d’un lieu) et plus événementielles (les grands projets sont désormais scénarisés, inscrits dans un storytelling et donnent lieu à de grands rassemblements ponctuels qui en rythment l’avancée).

Cette pratique plus culturelle que technique de l’urbanisme amène à interroger cette discipline avec un nouveau regard. Il se pourrait, en effet, que l’action urbanistique dans la ville des loisirs soit devenue en elle-même un support d’activités de loisirs puisque, désormais, elle s’expose, qu’on en visite les projets urbains, qu’on se déplace sur des orthophotos pour éprouver la ville à venir (fig. 5), comme si on jouait dans la ville miniature d’un parc à thèmes…

Laurent Matthey est professeur au Département « Géographie et Environnement » de l’Université de Genève.
Article paru en novembre 2016 dans les Cahiers de l'ASPAN «La ville des loisirs»

Notes

1. Puisqu’il est dit «urbain», dans la typologie des spécialistes du tourisme.

2. Qu’on se souvienne des pelouses sur lesquelles il était interdit de marcher ou bien encore de ces rives lacustres ou fluviales n’offrant qu’un point de vue sur la possibilité de plaisirs aquatiques alors interdits.

3. Pour reprendre le vocabulaire de l’association (La Boîte à -boulots) qui administre l’opération en question.

4. Jafari J., «Le système du touriste: modèles socio-culturels en vue d’applications théoriques et pratiques» in Society and Leisure, 1 (1), 1988, pp. 59-80.

5. Equipe MIT, Tourismes 1: lieux communs, Belin, Paris, 2002.

6. Salmon C., La cérémonie cannibale. De la performance politique, Fayard, Paris, 2013.

7. Masci F., L’ordre règne à Berlin, Allia, Paris, 2013.

8. Matthey L., «L’urbanisme qui vient. Usage des valeurs et du storytelling dans la conduite contemporaine des projets urbains (un exemple suisse)» in Cybergeo – Revue européenne de géographie, en ligne, 2014.

Informations

L’ASPAN-SO est la section Suisse occidentale de l’Association suisse pour l’aménagement national. Plateforme de discussion à l’attention des communes, des cantons et des particuliers, elle offre des prestations d’informations et de conseils pour les questions liées à l’aménagement du territoire et à l’environnement. L’ASPAN-SO favorise une utilisation rationnelle de l’espace vital et du milieu bâti. Pour plus de renseignements : www.aspan-so.ch et info@aspan-so.ch.

Les cahiers de l’ASPAN-SO sont distribués gratuitement aux membres de l’association ou peuvent-être commandés sur le site http://www.aspan-so.ch. Le prochain numéro paraîtra le 2 juin 2017 et portera sur la relation entre les gares et les centres-villes. 

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