Ressources Urbaines: une coopérative pour la pérennisation territoriale de la culture

Créé pour répondre aux besoins d'une partie du paysage culturel genevois et offrir à ses membres des espaces de travail abordables, ce nouvel acteur immobilier pourrait prochainement occuper une place opérationnelle importante dans le processus de fabrication du tissu urbain

Depuis plusieurs années, des coopératives d'habitation1 se forment pour offrir à une partie de la population un modèle alternatif au marché immobilier spéculatif. Ces nouveaux opérateurs cherchent avant tout à proposer à travers différents montages immobiliers des espaces à vivre abordables, tout en garantissant des conditions d'habitabilité adaptées aux besoins de ses membres.
A l’instar de ces organisations, la société coopérative Ressources Urbaines a été créée pour combler une carence croissante du marché immobilier genevois: la carence d’espaces de travail et de production abordables dédiés aux créateurs genevois. Un besoin particulièrement marqué pour les activités émergentes souvent moins rentables.

Du modèle autogéré au modèle coopératif
S'il y a quelques années les centres artistiques occupés bénéficiaient d'une acceptation publique et d’une certaine tolérance juridique, la pression immobilière et la disparition progressive de certaines de ces structures de référence, dont la fermeture du centre autogéré Artamis2 en octobre 2008, ont progressivement transformé l'orientation idéologique et urbaine du panorama culturel et artistique genevois.
Cette transformation, aussi bien politique que territoriale, a provoqué au fil du temps un rapprochement entre les pouvoirs institutionnels et la scène culturelle alternative. Car tout comme la demande de logements, le besoin d'espaces adaptés à ce type d'activités a augmenté exponentiellement sans qu’une stratégie globale ait pour autant été définie. Une situation à laquelle Ressources Urbaines (RU) tente de répondre à travers un nouveau modèle d'organisation inexploré jusqu'à présent par les collectivités culturelles locales: la coopérative.
Créée au carrefour de l’agent immobilier et de l’acteur culturel, cette nouvelle structure bénéficie d'un statut juridique solide lui permettant de nouer des relations de confiance stables avec tous les médiateurs immobiliers du territoire. Qu'il s'agisse d'institutions publiques ou de propriétaires privés, RU propose un nouveau cadre pour entreprendre des actions coordonnées participant à la construction d'un parc immobilier diversifié, tout en vivifiant et requalifiant des fragments d’environnements urbains.

Activer le territoire par la culture
A l’heure où Genève expérimente une transformation urbaine et sociale importante, la valorisation du territoire par l'action culturelle peut se vouloir comme un agent médiateur dans le processus de fabrication d'une ville ouverte aux différences urbaines. Dans cette dynamique de mutation, la recherche de lieux et d'espaces adaptés à la production artistique passe avant tout par une connaissance minutieuse des ressources existantes. Dans cet exercice, le territoire représente le point de convergence des différents axes de réflexion portés par les membres fondateurs de ce groupe3.
À travers un travail de prospection et de sensibilisation des milieux publics et privés, ce nouvel acteur peut occuper une place opérationnelle vacante et servir d’intermédiaire dans plusieurs opérations immobilières et urbaines à venir. Que ce soit par la valorisation d'espaces immobiliers vacants, la mise à disposition de zones urbaines en transition ou encore l'intégration d'activités artistiques aux planifications urbaines futures, ce travail d’enrichissement territorial propose un rééquilibrage de l'ordre urbain caractéristique de la métropole genevoise: celui d'une ville plurielle.
Si certains exemples zurichois comme le bâtiment Kalkbreite4 (une construction exemplaire d'imbrication coopérative) ou l'association Projekt Interim5 (un modèle pour l'utilisation intermédiaire d'espaces immobiliers vacants) pourraient légitimer les actions portées par RU, il revient à tous les mandataires du territoire de profiter de cette nouvelle ressource pour créer des modèles urbains adaptés aux besoins locaux.
Ce travail d'acupuncture culturelle du territoire et cette volonté de créer un fil conducteur transgénérationnel pour les pratiques artistiques indépendantes devraient offrir aux compositeurs de la ville un nouveau point d'appui pour créer une diversification spatiale et fonctionnelle enrichissante dans les futures stratégies de planification urbaine. Une vision qui a fait de certaines villes comme Berlin, Amsterdam ou Helsinki des modèles contemporains de mixité culturelle et sociale.

Construire une culture coopérative durable
Inaugurée en juin dernier, la coopérative compte déjà plus d'une centaine d'adhérents (dont une quinzaine d'associations) ainsi que plusieurs opérations en cours. Situé à quelques pas du Pavillon Sicli  – nouvel emblème genevois de la culture du bâti 6–, le 76 Acacias, premier bâtiment de la coopérative, propose aux membres de RU un environnement de travail partagé et un centre de référence pour l'organisation d'événements publics et d’activités de diffusion culturelle liées à la coopérative. De même, les ateliers mis à disposition au 19 Château Bloch (Vernier), les futurs pavillons intégrés au projet des Vergers (Meyrin) et les studios d’expérimentation musicale au Bachet (secteur PAV) devraient permettre à ce nouveau venu de constituer au fil du temps un parc immobilier adapté aux besoins de la collectivité culturelle émergente.
Si la pénurie de logements est marquée dans l’ensemble du bassin genevois, la situation n’est guère plus réjouissante pour les lieux de travail dédiés aux activités intellectuelles et créatrices moins médiatiques. Une réalité à laquelle cette nouvelle coopérative veut donner un cadre de vie légitime et stable qui puisse garantir et valoriser le développement des activités de production émergentes. Car abriter convenablement la production artistique et culturelle d'un territoire est un acte de conscience collective envers une communauté qui a tant contribué à la polyvalence du paysage urbain genevois.
Ce nouveau projet représente donc une opportunité pour élaborer un modèle de cohabitation et de diversification spatiale de l'héritage culturel indépendant, permettant aux autorités genevoises de se situer à l'avant-garde des politiques culturelles suisses. Un exercice d'équilibre entre économie créative et culture alternative qui devrait consentir à Genève d'entreprendre la construction de sa propre identité coopérative.

> Pour plus d'informations : Ressources Urbaines

Notes

1. Coopératives d’habitation
- Dossier Tracés 11/2016 – Coopératives d’habitants en Suisse romande
- Article Tracés 18/2014 – Zurich : l’incroyable dynamisme des coopératives de logement

2. Artamis – Centre artistique autogéré
- Film: Paysage Urbain - Documentaire 52' - mai 2008, réalisé par Matthias Solhenthaler

3. RU Membres fondateurs
Marie-Avril Berthet (géographe et doctorant univ. de Leeds), Kim Seob Boninsegni (artiste), Luca Pattaroni (sociologue et prof. EPFL), Richard Le Quellec (artiste), Matthias Solenthaler (politologue et urbaniste), Roderic Mounir (journaliste), Séverin Guelpa (artiste), Stefan Press (architecte urbaniste), Jérôme Massard (artiste), Mischa Piraud (sociologue et doctorant EPFL)

4. Kalkbreite
- Article Tracés 18/2014 –Noyau générateur de convivialité

5. Projekt Interim
- Utilisation provisoire des espaces immobiliers vacants
- Guide sur les affectations transitoires

6. Pavillon Sicli
Article Tracés 20/2016 - Une tente en béton pour la palabre

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