Pour voir les baleines à Harmanus Bay

De manière paradoxale et en dépit de ses extravagances formelles qui ont fini par se réduire à un pur maniérisme, la scène architecturale internationale est d’une uniformité en somme effarante. Tout a été fait, tout a été cent fois imité, cent fois dégradé. A l’épreuve des copies, des interprétations et des arrangements, les thèmes, les modèles se réduisent à des clichés. Pour un Guggenheim à Bilbao, que l’on pouvait créditer d’originalité à condition de fermer les yeux sur le misérable ratio surfaces construites / surfaces utiles, pas moins de cent sous-produits le «mime[nt] en boitant». Les procédures des concours internationaux sont contrôlées par les architectes protagonistes, révisées par des cohortes de fonctionnaires vétilleux et de juristes pointilleux, tant et si bien qu’à quelques rares exceptions près, on ne sélectionne que des faiseurs d’avatars de clichés labélisés «leaders d’opinion». La véritable fantaisie est tenue à l’écart structurellement. On observe ce phénomène à tous les niveaux des procédures de concours, internationaux ou locaux. Partout, le concours est devenu un rouage utile à l’attribution de marchés publics, dérivant de ce fait bien loin de la «tradition expérimentale»1 à laquelle il aspirait. Les procédures de sélection préalables «sur dossiers» conduisent à un système endogamique qui ne se cache pas ; les jurys réunis avec un sérieux de conclave tripotent leurs listes de candidats, comme des mères qui arrangent des mariages. Plus glorieuse la réputation des concurrents affichés, plus grand leur pouvoir de juger. Le tout évoque ces mythiques chasses présidentielles auxquelles le pouvoir invite à dégommer les «canards sauvages de son élevage». L’architecture, les idées, les innovations sont les grands perdants de ce système où les enjeux sont si lourds, le contrôle si étroit qu’il leur est impossible de trouver une place. Le récent concours des musées de Lausanne (Elysée et Mudac) en est une parfaite illustration. Car enfin, si tout ce que la haute industrie architecturale que notre petite province s’est fait une vanité d’inviter ne peut produire que ce kitsch de conjoncture, cette cohorte d’objets affligeants de banalité, il est urgent de dire que le roi est nu!

Ce préambule noir est utile pour goûter à sa pleine valeur la malice inventive de la méthode mise en œuvre en Afrique du Sud par CS Studio2 dans un de ses récents projets. En organisant avec les habitants de Hawston, dans la province du Cap, excédés par la pression des gangs et des braconniers d’ormeaux, un concours d’idées, « visioning drawings », ouvert à tous les membres de la communauté, les architectes ont créé les conditions pour que surgissent des propositions absolument libres et hors normes. Elles sont directement à l’origine du joyeux projet dont les maquettes donnent une idée. Les élites culturelles auto-proclamées, attachées à leur privilège de pouvoir dire ce qui est de l’architecture et ce qui n’en est pas, snoberont bien entendu cet «art brut».

Le programme consiste à installer un aquarium autour duquel viendront s’agréger diverses activités commerciales propres à stimuler l’économie locale. La rampe d’accès dont le tracé en arc de cercle définit un parfait amphithéâtre de plein air permet l’accès aux niveaux supérieurs, alors qu’un tour d’ascenseur permettra de visiter la baleine flottant à 30 mètres au-dessus du sol. Le ventre du cétacé permettra aux visiteurs de profiter de l’information dispensée par un centre d’interprétation de la vie marine. Par ses ouïes, ils verront s’ébattre les baleines dans la baie et pourront méditer la notion de point de vue en architecture.

Il est prévu de recycler des containers maritimes pour le gros œuvre de ce projet culturel compris comme pierre angulaire d’un développement économique local capable de créer des emplois et des opportunités de formation. La maquette, spectaculaire, s’est profilée très tôt comme catalyseur onirique du projet. Elle matérialise le rêve d’être Jonas qui sommeille en chacun. 

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