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La chronique critique de Pierre Frey

Un chef d’orchestre de l’envergure du maestro italien Arturo Toscanini vit en symbiose avec les salles où il répète, les salles où il se produit. Le Metropolitan Opera, Bayreuth ou la Scala étaient les passages obligés de sa carrière. Sans elles, pas de carrière. Toscanini, chef autoritaire, était un démocrate convaincu, il rompit aussi bien avec Bayreuth qu’avec la Scala, en opposition aussi bien à Hitler qu’à Mussolini. En 1931, il refuse d’y jouer l’hymne fasciste, sa revanche attendra 1946, le concert de réouverture. Pourtant Toscanini ne faisait pas de politique.

Le groupe issu de la fusion du cimentier français Lafarge et du suisse Holcim endosse une histoire singulière. Les usines Lafarge de la zone sud, situées en Ardèche, se sont empressées de fournir à l’occupant allemand les livraisons de ciment nécessaires pour la construction du mur de l’Atlantique, un des plus grands systèmes de génie civil jamais construit et destiné à couvrir les flancs ouest du Reich millénaire du chancelier Hitler. A la libération, l’entreprise sera sanctionnée, mais la reconstruction exigeant du ciment, les yeux se refermèrent bientôt. Holcim pour sa part est l’héritière, condamnée en Italie au moins, du scandale de l’amiante qui concerne sa filiale Eternit. Ailleurs, elle utilise tant qu’elle peut les arcanes de la justice pour faire durer les procédures. Les victimes de l’amiante sont mortelles, d’autant plus que la fibre qui cause le mélanome réduit leur espérance de vie. Il n’y a pas de petits profits. Eric Olsen est Chief Executive Officer, soit employé en chef des actionnaires du groupe Lafarge-Holcim. Dans une déclaration récente, il assure ne pas faire de politique. Il répondait à une série d’articles qui s’étonnaient de l’empressement du groupe pour le marché des fournitures du mur que monsieur Trump veut faire construire entre les Etats-Unis et le Mexique.
Dans de nombreuses écoles d’architecture et d’ingénieurs civils, des thèses de doctorat sont financées par des fonds privés. Lorsqu’il s’agit de ciment, l’argent provient souvent des groupes cimentiers. Pecunia non olet, on prête le bon mot à l’empereur Vespasien, successeur de Néron qui peinait à renflouer les caisses de l’Etat. Les chercheurs qui cherchent et qui ne suivent, c’est connu, que des méthodes rigoureusement scientifiques, y compris dans le choix de leurs sujets, nous assurent avec constance qu’ils ne font pas de politique.

Il faut voir les doyennes et les doyens, les professeurs et leurs clientèles se presser aux vernissages d’architecture, plus spécialement aux remises des prix béton. Peu leur importe d’ailleurs que la multiplication des s et l’inflation infinie des distinctions soit la cause que tout ceci ressemble de plus en plus à un présentoir de lapins en chocolat dans une supérette à la veille de Pâques. Une confiance s’impose d’elle-même, le béton, c’est du solide. Et puis, les doyens, les professeurs, les assistants et ceux qui rêvent de le devenir ne souhaitent guère se soucier d’où vient l’argent. Eux non plus ne font pas de politique.

C’est en vain qu’on cherche dans l’œuvre de Bertold Brecht le texte célèbre: «Quand les nazis sont venus chercher (…), je n’ai rien dit»: L’attribution est courante, mais erronée. L’auteur en est le pasteur allemand Martin Niemöller, interné à Sachsenhausen et à Dachau pour fait de résistance.

Le lecteur ou l’algorithme de Wikipédia qui insère la mention [non neutre] a exactement une chance sur deux d’avoir raison ou de se tromper. Nos lecteurs eux, ont cent pour cent de chances de s’interroger utilement s’ils entreprennent d’agencer ces petits paragraphes, tel un cube de Rubik, en fonction de leurs préoccupations ou de leur conscience. Mais qu’ils ne viennent pas nous dire qu’ils ne font pas de politique.

Pierre Frey, historien de l’art

Note

1. Remarque entre crochets carrés, générée probablement par un automate, apparue récemment au sein des notices Wikipédia et censée indiquer que l’éditeur formule des réserves quant au contenu.

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