Neuf thèses pour le renforcement des territoires excentrés

Le manifeste publié par Gion A. Caminada en 2008 est toujours d’actualité. Il a été traduit en français dans l’ouvrage d’Emeline Curien qui vient de paraître, Gion A. Caminada – S’approcher au plus près des choses1. Nous le reproduisons ici avec l’aimable autorisation de l’auteur.

Il est essentiel de fabriquer le paysage avec soin, de manière à permettre aux territoires situés à distance des centres urbains de se développer de manière autonome et confiante. Il n’y a pour cela de place ni pour la nostalgie, ni pour l’adoption schématique de concepts globalisants. Jusqu’à la fin du 18e siècle, les montagnes étaient considérées comme des reliquats, des rebuts. Plus tard, les poètes et les peintres ont décrit les Alpes sauvages comme un «temple de la nature». A la différence des montagnards, ces «envahisseurs» se sont réservé le droit de donner à la nature la signification qui leur convenait. A cette même époque, les hommes ont modifié leurs rapports de proximité et de distance avec la nature. Ils l’ont transformée en paysage. La ville est devenue pour eux une île, entourée d’un océan de campagne. Ce sont deux mondes, mais s’opposent-ils véritablement?

En introduisant certaines innovations techniques dans le travail de leurs terres, les fermiers ont eux-mêmes mis en œuvre une autre forme d’asservissement. De ce fait, deux types d’aliénation déterminent aujourd’hui le sort réservé à nos paysages : l’esthétisation et la soumission à la technique. Ils sont indissociablement liés à un autre type de paysage: les réserves naturelles et les zones de protection du patrimoine.

Aujourd’hui, ce sont les politiques de subvention qui déterminent l’aspect que doit avoir le paysage. Elles n’ont pas permis pour autant de maintenir partout un niveau structurel de revenus et d’empêcher l’exode rural.

L’accessibilité de certaines vallées a été améliorée dans le but d’augmenter leur prospérité et le bien-être de leurs habitants. Cependant, les territoires enclavés subsistent et restent à l’écart des marchés. L’agriculture y est toujours la plus importante, voire la seule source de subsistance. Les revenus qu’elle engendre restent malgré tout très modestes. Pourtant, le fermier participe à l’image du paysage idéal.

Si les territoires excentrés doivent jouer un rôle actif dans de nouveaux rapports de force, il est nécessaire de soulever la question suivante : ces territoires donnent-ils des impulsions participant au développement économique des centres urbains régionaux, peuvent-ils y créer plus de valeur ? Plongés dans la compétition internationale, les Etats et les régions doivent tenir compte de leurs forces et en jouer comme autant d’atouts. Au niveau national, les territoires excentrés font face à un défi similaire. Certaines régions ne seront pas en mesure de prendre part à cet affrontement économique, et elles s’approcheront inexorablement du gouffre. A la longue, certains villages seront complètement hors jeu.

Dans les analyses menées pendant plusieurs semestres au département Architecture de l’ETHZ, nous avons réfléchi à la manière dont l’architecture et la planification urbaine pouvaient participer à cette mutation généralisée des valeurs. Nous avons d’abord étudié les ressources et les forces respectives de chaque lieu. Celles-ci sont très diverses et il est crucial d’activer leurs potentiels propres pour augmenter les plus-values, moyennant innovation et esprit d’entreprise. De ces réflexions procèdent les thèses suivantes:

1. Les territoires excentrés en tant que catalyseurs

Les régions de montagne se caractérisent par un paysage, une culture et une histoire spécifiques et multifacettes. Néanmoins, elles sont prétendument des régions structurellement faibles, à l’écart de la nation. Pourtant, ces territoires en marge ne sont pas des espaces résiduels. Il devrait être possible de leur permettre d’être autosuffisants et autonomes. Autonomie ne signifie pas repli sur soi. Il s’agirait plutôt d’envoyer, depuis ces périphéries, des impulsions vers les centres. De cette manière, les territoires marginaux pourraient devenir des régions fortes. Ils seraient alors synonymes de stabilité et de sécurité, même pendant les processus de quête d’identité en cours (qu’elle soit européenne, nationale, régionale ou individuelle), une quête spatiale autant que sociale.

2. Les différences entre périphéries et centres

On parle aujourd’hui de topographies urbaines, ce qui n’est pas totalement incorrect. Les frontières entre les villes et les agglomérations se sont dissoutes. La géographie des pays a muté, et avec elle beaucoup des caractéristiques qui donnaient une identité à ceux-ci. Dans les débats actuels dans le domaine de la planification, la création de l’identité est un facteur-clé. L’identité pose la question des structures internes et des différences. Des différences, et avec elles des limites entre l’urbain et le périphérique, qui doivent être plus clairement marquées.

3. La planification urbaine doit promouvoir l’indépendance des territoires excentrés

L’urbanisme doit empêcher la formation de zones indistinctes entre les agglomérations urbaines et les territoires excentrés. Pour ces régions, il doit contrer les effets de l’étalement urbain, sans pour autant affecter le développement économique. Par ailleurs, le développement des territoires excentrés ne doit pas être laissé aux seules forces du marché. Sur le long terme, l’économie locale ne peut pas être garantie par la demande de résidences secondaires. Dans les débats sur l’urbanisme, la question de l’accessibilité aura également un rôle essentiel à jouer : jusqu’où doit-on garantir la desserte des villages, sachant qu’une meilleure connexion aux réseaux de transport n’est pas nécessairement source de plus de bien-être ?

4. Les méthodes de gestion et I’attractivité des paysages

Le paysage culturel est le capital économique majeur des Alpes, un capital auquel ne peuvent renoncer ni les territoires excentrés ni les centres urbains. Ces paysages de montagne ont eu une influence sur le développement de nombreuses générations d’habitants, et réciproquement. Le paysage et la culture ont été, et sont toujours, engagés dans un échange mutuel permanent.

Du paysage, l’homme moderne connaît l’esthétisation et l’exploitation. Dans le futur, l’aménagement de celui-ci et ses utilisations à venir devront se développer de manière conjointe. Les outils et les machines utilisés pour le façonner ne doivent pas être fabriqués à partir des standards globaux et normes universelles. Les méthodes de gestion agricole doivent laisser leurs traces dans le paysage. L’assurance de forger un paysage de qualité ne doit pas être confondue avec la préservation de celui-ci.

5. L’économie agricole authentique et holistique des régions de montagne

L’image du paysage culturel actuel a été largement modelée par les activités agraires et forestières. Dans le futur, l’économie des régions de montagne pourra difficilement survivre sans subventions publiques. Mais cela ne signifie pas que les fermiers ne doivent pas prendre en considération les intérêts des autres acteurs. En produisant des produits de première qualité, ce qui n’est possible que grâce aux conditions propres à des localités spécifiques, l’économie des territoires de montagne deviendrait plus dynamique. Ces produits devraient avoir de la visibilité et être acceptés par toutes les composantes de la société.

6. Le client est roi, l’habitant aussi

Le paysage et la culture sont des facteurs importants pour le tourisme. La culture signifie le cultivé, le raffinement de ce que peut être la nature. Avoir une culture veut aussi dire être différent. Les normes globalisées sont les plus grands ennemis de la culture. Le touriste culturel cherche une culture différente de la sienne. Il attend de l’étranger un paysage authentique, des produits agricoles locaux, une architecture différente de celle qu’il a l’habitude de côtoyer. Et il veut également expérimenter l’art de vivre local. Les principes des nouveaux parcs naturels ne permettent que partiellement une mise en valeur égalitaire entre les territoires excentrés et les grands centres urbains. Un parc est un produit qui reflète l’image que se fait l’urbain de la nature. Les habitants des territoires périphériques risquent de se retrouver uniquement au service des intérêts des urbains. Le défi consiste à utiliser le développement de ces parcs pour renforcer les économies locales, en faisant en sorte de créer du sens pour les habitants de ces territoires.

7. Les constantes du lieu constituent la base d’une architecture nouvelle

La construction simple provient des lieux et des réalités locales qu’elle transcende. La symbiose entre le local et l’inconnu, entre la tradition et l’innovation, a amené des progrès et la promesse d’un monde meilleur. Au contraire, de nombreuses idéologies régionalistes actuelles ne font qu’obéir à des utopies rétrogrades. Celles-ci présentent un monde qui n’a jamais existé. Aussi les fermiers ne se sont-ils jamais déclarés régionalistes ou folkloriques. Cela apparaît avec évidence dans leurs constructions. L’authenticité de leur architecture se fonde sur d’autres constantes : le climat, la topographie, l’histoire...

8. Haute valeur ajoutée = beaucoup de travail et des coûts de matériaux faibles

L’économie locale est la base de l’existence des territoires excentrés. Lors de la construction, elle y tient une place particulière, parce qu’elle utilise les matériaux disponibles sur place, qui sont par ailleurs généralement bon marché et écologiquement satisfaisants. Comme partout ailleurs, la transformation de ces matériaux bruts est très coûteuse. Mais l’attribution de travail aux habitants de ces régions est importante, car cela renforce l’économie locale et dans le même temps une culture constructive spécifique.

9. Esthétique de l’usage

Les expériences esthétiques de la nature sont déterminées par les représentations et les idées préconçues que l’homme projette sur celle-ci. Le concept de «paysage» implique l’aliénation de la nature : c’est une construction mentale propre aux êtres humains. L’homme décide du type de paysage qu’il désire. Aujourd’hui, les expériences passées doivent mener aux visions de l’aménagement du paysage du futur. Dans ce cadre, les aspects techniques relatifs à l’usage ne doivent pas s’opposer aux considérations esthétiques, car «protéger un paysage signifie maintenir ses caractéristiques intrinsèques»2

Texte traduit par Emeline Curien.

Gion A. Caminada    
S’approcher au plus près des choses  
Emeline Curien, Actes Sud, Arles, 2018 / 36 euros

Notes

1.  Le titre du texte original est Neun Thesen für die Stärkung der Peripherie. Le terme Peripherie en allemand désigne les régions situées à l’écart des centres urbains. Initialement paru dans Bettina Schlorhaufer, Cul zuffel e l’aura dado. Gion A. Caminada, Quart, Lucerne, 2008, pp. 133-136, en allemand et en anglais.

2. Lucius Burckhardt, « Ästhetik der Landschaft », in Nieder­österreichische Landesregierung (éd.), Die Eroberung der Landschaft, Niederösterreichisch Landesmuseum, Vienne, 1992, p. 67.

 

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