L'impossible paysage du CERN

Le CERN fait partie de ce qu’on appelle couramment « la Genève internationale ». Or, les totems architecturaux qui s’élèvent autour de la place des Nations et les grandes façades vitrées bordant l’avenue de France laissent place à un étrange paysage dont l’existence ne semble possible que parce qu’il se situe en bordure du territoire, sur sa frontière. Les impacts architecturaux, urbains et paysagers du CERN sur le territoire sont de plus en plus visibles et les enjeux socio-économiques sont immenses. Pourtant, leur prise en compte par les politiques publiques d’aménagement n’en est qu’à ses balbutiements.

En termes de morphologie architecturale et urbaine, à quoi ressemble le CERN? Si l’on compte les 9500 personnes qui le fréquentent quotidiennement1, il est comparable à une ville comme Le Locle ou Payerne. Pourtant, en observant les sites qu’il occupe sur une carte, il est difficile de lire un tissu urbain organisé, encore moins planifié. Pas de rues bordées de trottoirs ni de places publiques entourées d’immeubles de rapport, mais des routes et des vides résiduels. Le territoire du CERN s’apparente parfois à une concentration plus ou moins dense et indifférente de bâtiments de formes hétéroclites. Enclave protégée pour scientifiques, super campus international, grand quartier désordonné, ville dans la ville ou encore autre chose : sur un même territoire, plusieurs représentations se superposent, voire se contredisent.

En réponse à notre question liminaire, une employée du CERN rencontrée dans un couloir d’un bâtiment administratif et étonnée que l’on s’intéresse au lieu affirme : « C’est une grande zone d’activité pour scientifiques du monde entier. » L’un des plus prestigieux laboratoire scientifique au monde réduit à « une zone d’activité » : le terme contraste avec l’image d’ouverture et d’accueil que le CERN souhaite renvoyer de lui-même depuis quelques années.

Le grand vide et le globe
Depuis Genève, on accède au CERN par la ligne 18 du tramway. On arrive alors au numéro 1 de l’esplanade des Particules, inaugurée en septembre 2018. Cofinancé par la Confédération, le Canton, la Commune de Meyrin et le CERN, l’espace public a pour ambition « d’accentuer l’ouverture du CERN sur la ville et sur le monde »2, précise Fabiola Gianotti, la directrice générale de l’organisation. Le conseiller d’Etat genevois Mauro Poggia est encore plus explicite. Pour lui, la vocation de ce grand plateau est de mettre en valeur le site en tant que « pôle d’attraction touristique majeur »3. Pour le Canton, les communes situées des deux côtés de la frontière et le CERN, les quelque 200 000 visiteurs annuels4 constituent un potentiel important tant économiquement qu’en termes d’image. Il fallait alors un geste architectural fort à la mesure de ces enjeux. En 2011, le bureau tessinois Paolo Bürgi remporte le concours pour l’esplanade. Le projet est conçu comme une grande plateforme qui unifie le bâtiment d’accueil et le Globe de la science et de l’innovation. L’icône architecturale du CERN mesure 27 mètres de haut et 40 mètres de diamètre. Il s’agit de l’ancien Palais de l’équilibre présenté pour la première fois dans le cadre de l’exposition nationale Expo’02 à Neuchâtel, inauguré en 2004. Il abrite un grand espace d’accueil et d’exposition destiné à informer les visiteurs sur les recherches et les découvertes du centre.

La grande esplanade et le globe : voilà pour le décor d’entrée. Dans l’histoire de l’architecture, ce type de composition à partir de formes géométriques primaires et de dimensions importantes renvoie à des ordres monumentaux5. Mais une fois à l’intérieur du site du CERN, la lecture cartographique rejoint le constat initial : le monument d’entrée donne accès à une immense zone d’activité scientifique.

Une zone d’activité
Les emprises foncières bâties du CERN sont réparties sur deux sites distincts : le site de Meyrin (80 ha), à cheval sur la frontière franco-suisse, et le site de Prévessin (83 ha) dans le Pays de Gex. Jusqu’à la fin des années 1960, le CERN s’est agrandi autour de son premier accélérateur de particules circulaire, le Synchrotron à protons (PS – 628 m de circonférence). L’extension s’est alors faite à l’intérieur de son enclave historique selon les plans originaux de Peter et Rudolf Steiger (lire article p. 17). En 1971, l’anneau de stockage à interaction (ISR – deux anneaux entrelacés, d’un diamètre de 300 m chacun) est mis en service dans la partie française du site de Meyrin. En 1976, le Super synchrotron à protons (SPS – 7 km de circonférence) franchit la frontière. Pour répondre aux besoins d’exploitation de son premier très grand accélérateur, le CERN s’implante sur la commune française de Prévessin. Enfin, au début des années 1990, le Grand collisionneur électron-positron (LEP – 27 km de circonférence) est mis en service. Après son démantèlement en 2004, le tunnel qui l’abritait accueille en 2008 le Grand collisionneur de hadrons (LHC)6.

Au fur et à mesure de la mise en service d’accélérateurs de plus en plus grands et puissants, les besoins en espace de travail pour les scientifiques se sont accrus. Le site de Meyrin, et dans une moindre mesure celui de Prévessin, se sont rapidement densifiés. Aujourd’hui, force est de constater que la composition initiale des plans des architectes est difficilement lisible. Le Main building, élément central dans le projet des architectes zurichois, est englouti dans une mer de hangars, de bâtiments d’alimentation ou de préparation, de bureaux, de laboratoires, d’entrepôts provisoires, de halles de stockage et d’expérimentation, de tours de refroidissement, de centrales de distribution d’eau chaude ou encore d’hôtels. Dans le site de Meyrin, l’espace public est réduit au minimum. Le peu de surfaces perméables situées à proximité du Main building compensent difficilement les milliers de mètres carrés de parkings. Le site de Prévessin, nettement moins dense, semble plus structuré. Les bâtiments sont organisés selon un axe nord-est sud-ouest et les espaces ouverts sont plus nombreux. Néanmoins, pour le CERN, les besoins croissants en locaux sont tels qu’il est à craindre que le site de Prévessin suivra les mêmes processus de croissance que le site de Meyrin.

Depuis ses débuts, l’Organisation internationale, consciente de son besoin crucial en surfaces, s’est constituée d’importantes réserves foncières. Côté suisse, la Confédération et le Canton ont mis à disposition du centre environ 100 hectares. Mais, contraint par l’expansion de l’agglomération urbaine genevoise, le CERN, à partir des années 1960-1970, s’est étendu essentiellement en France voisine. Ainsi, près de 500 hectares ont été cédés par l’État français sous forme de baux emphytéotiques7. Au total, le CERN possède un patrimoine foncier de près de 600 hectares, soit environ 40 % de la superficie de la ville de Genève…

En 2011, le CERN mandate les bureaux GEA Valloton et Chanard SA, Transitec Ingénieurs-Conseils SA, Belandscape et CSD Ingénieurs SA pour la réalisation d’un masterplan destiné à établir un cadre stratégique pour accompagner son développement à l’horizon 2030. Le document propose une série de mesures qui répondent à des objectifs-cadres répartis en quatre thématiques : urbanisme, mobilité, environnement/énergie et paysage.

Fin 2018, le CERN et le Canton souhaitent passer de la stratégie générale au volet opérationnel. Ils sélectionnent alors un bureau d’urbanisme pour la réalisation d’un schéma directeur. Les résultats de l’étude seront rendus dans l’année en cours. Ces travaux démontrent une prise de conscience des problématiques urbaines à l’intérieur de l’emprise foncière de l’organisation. Mais les conséquences en termes de transport ou encore les besoins en logements dépassent largement les limites des enclaves clôturées. Toutes les études8 soulignent la dimension territoriale des enjeux, qui se jouent à l’échelle de la région franco-valdo-genevoise9.

En effet, en fonction de ses besoins, en Suisse, puis en France, le CERN a toujours influencé les politiques d’aménagement et modelé les territoires des communes alentours. Dès 1965, l’établissement de la première cité-satellite de Suisse à Meyrin est en bonne partie motivé par l’implantation du CERN dans la commune. La population est alors multipliée par quatre, puis par six, passant de 3000 personnes en 1960 à 14 000 après la construction de la cité, puis à 19 000 en 1980. Parmi les habitants, il y avait beaucoup de « Cernois »10. Dès la décennie suivante, les contextes des marchés immobiliers des deux côtés de la frontière ont changé. Même si le prix à la location ou à l’achat a fortement augmenté en France voisine, il reste plus abordable que dans le canton. Aujourd’hui, beaucoup de collaborateurs du CERN habitent dans le département de l’Ain. La population de la petite commune de Saint-Genis-Pouilly, d’une superficie d’à peine 10 km2, a doublé en seulement 25 ans, passant de 5696 habitants en 1990 à 9864 en 2014.11

De l’autre côté de la frontière
Sur la route de Meyrin, après l’esplanade des Particules, la ligne de tramway s’arrête. Pour poursuivre, il faut emprunter une voiture ou un vélo. Passée la douane, on arrive sur un immense rond-point. Au sud, le golf de Saint-Genis, côté nord, le nouveau quartier « Porte de France »12. Lycée international, piscine et maison de santé sont ou seront construits dans les mois à venir. Les terres agricoles se font plus rares. En continuant sur la rue de Genève, avant d’arriver dans le bourg plutôt vivant de Saint-Genis-Pouilly, des opérations immobilières de différents périodes et styles constituent un véritable catalogue d’immeubles de logements réalisés en France depuis la fin des années 1970 : bâtiments en béton, façades postmodernes de pierres agrafées, plots en crépis sur isolant de couleur rose ou jaune. À la sortie du village, en direction du Jura, s’étendent indifféremment des lotissements de villas individuelles, plus ou moins identiques de loin.

Le programme ou le site ?
Perçu, vécu ou conçu : sur un même territoire, plusieurs visions se chevauchent. Le Globe de la science et de l’innovation ainsi que l’esplanade des Particules sont un premier pas dans le sens de la concurrence que se livrent les campus scientifiques pour valoriser leur image à l’international. Le désir pressant de faire appel à des stars de l’architecture pour la réalisation d’icônes architecturales le prouve. Il faut dire que la comparaison avec l’EPFL, l’autre grand campus scientifique romand, revient dans beaucoup de discussions. À rebours de cette perception, la réalité vécue des sites du CERN dévoile une zone d’activité pour scientifiques éminents, un non-lieu à la frontière du territoire national. Les collectivités publiques, quant à elles, conçoivent le CERN comme un grand « quartier » ou, au mieux, un morceau de ville. Mais à l’échelle temporelle des politiques d’aménagement du territoire, l’horizon fixé à 2030 est un court terme. De plus, à l’aune des projets prospectifs sur le Grand Genève, l’échelle territoriale transfrontalière semble plus que jamais la bonne mesure pour penser et projeter un tel espace.

Ni campus, ni zone, ni quartier, le CERN dessine un paysage à la fois indécis et ouvert. Dans les prochaines années, le Futur collisionneur circulaire (FCC – 100 km de circonférence) annonce un bel avenir pour la science et une confirmation du rêve des pionniers du CERN. Il s’accompagnera forcément d’un accroissement exponentiel des besoins en surfaces de travail, en logements accessibles et en infrastructures de transport. Jusqu’à récemment encore, le développement urbain dans les sites du CERN et leurs alentours s’est fait par accumulations programmatiques. Pourtant, in situ, cette logique démontre ses limites. Une inversion des priorités entre programme et site doit être encore possible.

Notes

   Source : service presse du CERN. Parmi elles, on dénombre des scientifiques, des visiteurs, des étudiants, des employés administratifs ou encore des personnels d’entreprises contractantes.
2    Source : cern.ch
   Source : lactudegeneve.ch
4    Source : service presse du CERN
5    On pense ici par exemple aux projets de globes et sphères de Claude-Nicolas Ledoux ou Élisée Reclus.
6    Sur le LHC, lire Tracés n° 12 de juin 2004. À l’occasion du 50e anniversaire du CERN, le dossier était consacré à la construction du LHC mis en fonction en 2008 et construit dans le tunnel circulaire du LEP.
   Donnée issue du Masterplan 2030, maître d’ouvrage : CERN, mandataires : GEA Valloton et Chanard SA, Transitec Ingénieurs-Conseils SA, Belandscape, CSD Ingénieurs SA, p. 10.
8    D’autres études d’urbanisme ont été menées sur le CERN, dont celle de msv Architectes Urbanistes en 2010. L’étude est consultable sur le site du bureau : msv-au.ch
   Les sites du CERN font partie d’un des Périmètres d’aménagement coordonné d’agglomération : le PACA « Genève-St-Genis-Gex ».
10    Voir le film documentaire « La 1re cité-satellite » réalisé par Jean-Jacques Lagrange en 1965, www.rts.ch
11    Source : insee.fr
12    Consulter : saint-genis-pouilly.fr

Contenu apparenté

Sujets:

ARCHIVES: Les éditions depuis 2013

s’abonner archive