Le presbythère de Thorens-Glières: l'attachement à l'état des choses

Dans le centre du village, l’ancien presbytère accueille aujourd’hui une maison médicale, une salle communale et le logement du prêtre, ainsi qu’un nouvel espace public. L’intervention, à la fois mesurée et attentive dans le bâtiment et radicale dans les aménagements extérieurs, réactive le cœur de bourg. Visite et rencontre avec les architectes de GBAU, Boris Bregman et Philippe Guyard.

A l’exception des lieux de pèlerinage que sont devenus le château de Thorens – qui a vu naître Saint François de Sales en 1567 – et la chapelle de Sales, le village-rue de Thorens-Glières en Haute-Savoie1 n’interpelle ni par la valeur patrimoniale de ses bâtiments, ni par ses qualités urbaines ou paysagères. L’église elle-même, située le long de la rue principale, reconstruite à la fin du 19e siècle dans un style néo-gothique peu flamboyant, ne fait l’objet d’aucune protection au titre des monuments historiques. A l’arrière, à la limite des champs et du coteau, le presbytère datant du milieu du 19e siècle, déjà plusieurs fois rénové, est un bâtiment assez ordinaire dans le paysage haut-savoyard. La commune a souhaité lui donner une seconde vie en y installant une maison médicale accueillant plusieurs professionnels de santé, une salle communale et un logement pour le prêtre de la paroisse.

Au-delà du patrimoine, la valeur de l’existant
Lauréats d’un marché à procédure adaptée2, les architectes de GBAU inscrivent leur intervention sous le double signe de l’histoire du site et d’une forme de fidélité au bâti existant. En redessinant les contours d’un jardin, qu’ils érigent en nouvel espace public communal, ils réactivent la figure du jardin vivrier traditionnellement associé au presbytère, garant d’une économie rurale de subsistance, tel qu’il apparaît sur la mappe sarde3. En intervenant avec modération sur le bâtiment, ils préservent les éléments de son identité : sa massivité, son plan simple, l’austérité de la façade et de la toiture, la répétitivité des ouvertures, pour en révéler toute l’intelligence. Ils entretiennent ainsi l’adéquation originelle entre les fonctions (la maison du curé) et le savoir-faire constructif du 19e siècle, qui s’accorde bien avec les nouveaux programmes de la maison médicale.

Boris Bregman et Philippe Guyard aiment les bâtiments tels qu’ils les trouvent, témoins d’une époque, d’un usage, d’une manière de construire. A quelques kilomètres de là, la Maison du Salève4 qu’ils ont livrée en 2007 en témoigne de manière radicale. Pour conserver en l’état les murs, enduits anciens, percements, menuiseries, volets et portes de grange de cette ferme de 1720, ils ont logé le musée dans une construction gigogne en bois à l’intérieur des murs existants, préservant ainsi l’enveloppe extérieure, à l’exception de la toiture.

A Thorens-Glières, la même attention, alliée à un souci d’économie et de rationalité du projet, les a conduits a protéger autant que possible l’intégrité du presbytère, sans revendiquer sur le bâtiment lui-même d’intervention contemporaine ostentatoire. Ils ont ainsi pris le parti de construire la nouvelle salle communale à l’extérieur – alors que la commune l’envisageait initialement sous les combles – pour éviter de créer de nouveaux percements dans la toiture et préserver l’aspect homogène du toit. A l’intérieur du presbytère, qui accueille plusieurs cabinets médicaux sur deux niveaux et le logement du prêtre en duplex, les architectes se sont attachés à conserver, et même à accentuer, la structure des pièces commandées et le plan en enfilade, avec les portes alignées. «C’est une façon de faire remonter la logique du bâtiment, sa mémoire, à travers la conservation du système distributif et la prégnance de cette structure qui fait des refends dans les deux sens», explique Philippe Guyard. Même si l’enduit a dû être refait, les façades conservent elles aussi leur aspect d’origine, rythmées par deux rangées de fenêtres, toutes identiques.

Composer avec les normes
La transformation du bâtiment en maison médicale accueillant du public a nécessité une importante mise aux normes, notamment en terme d’accessibilité aux personnes à mobilité réduite : un nouvel escalier plus large ainsi qu’un ascenseur ont dû être installés et constituent les interventions les plus lourdes et visibles à l’intérieur du bâtiment. L’escalier, un bel ouvrage métallique hélicoïdal de facture très contemporaine, est presque trop imposant pour la structure du presbytère. Philippe Guyard concède: «Ça nous a plu de glisser dans ce volume un ouvrage qui se trouve un peu à l’étroit». De fait, l’escalier occupe presque l’emprise d’une pièce entière.

En termes structurels, tous les planchers bois existants ont été considérés au calcul comme non viables. Les poutres étaient cintrées ; pour les conserver sans les dénaturer, les architectes ont dû renforcer la structure à l’aide de poutres métalliques HEA, – retroussées sur le solivage et mises en œuvre dans l’épaisseur de l’ancien lambourdage. La volonté d’intervenir a minima sur le bâti s’est cependant heurtée aux exigences de confort thermique : toutes les fenêtres ainsi que les volets ont dû être remplacés, et la charpente et la toiture refaites à neuf.

Figure contemporaine du cloître
A l’emplacement de l’ancien jardin du presbytère et sur l’emprise d’un parking, un nouvel espace public clos de hauts murs en béton affirme sans détours le caractère contemporain de cette transformation. Si les murs sont une référence explicite à la figure du cloître ou du jardin de curé, ils témoignent aussi de la posture des architectes, qui n’adhèrent pas a priori au précepte communément partagé «d’insertion du projet dans son environnement». Pour Boris Bregman, «il n’est pas toujours facile de concevoir des bâtiments qui dialoguent avec leur contexte. Ici, le territoire est supposé être très patrimonial, très régionaliste, mais en réalité, il est très abîmé. Les murs que nous avons construits autour du jardin sont en quelque sorte une réaction à cet environnement, ils recréent une intériorité.»

Le jardin, dont la pente naturelle a été légèrement accentuée, est effectivement un espace à part, en creux et en retrait par rapport à la rue et au village, un îlot calme et planté, plus ou moins visible derrière ses murs de hauteur variable. C’est dans le côté le plus bas du jardin, calée le long du mur avec lequel elle fait corps, que les architectes ont choisi d’installer la salle communale, quasi invisible depuis la rue, semi enterrée mais ouverte sur l’espace public. Aucune volonté ici de dialoguer formellement avec le bâtiment, simplement de s’inscrire dans un tracé et une topographie. La salle s’efface dans le sol pour laisser s’exprimer la simplicité de la façade du presbytère.

Les murs fermant le jardin, opaques et de texture grossière, affirment aussi leur singularité et créent comme une anomalie au cœur du village. Boris Bregman évoque ce béton qu’il appelle «caverneux, parce qu’on avait l’idée qu’il se salisse, qu’il prenne la mousse. Nous avons coulé assez classiquement des murs structurels et recoulé par-dessus un béton maigre avec du gros roulé de rivière, pour obtenir un rendu très texturé.»

Dans ce territoire sans qualités particulières, où les associés de GBAU déplorent que «l’architecture ne soit malheureusement pas un sujet», le nouveau presbytère constitue une proposition architecturale audacieuse et un bel exemple de réanimation d’un bâtiment communal à l’abandon pour des usages contemporains et publics.

Notes

1    Thorens-Glières comptait un peu plus de 3000 habitants en 2014. Elle a été intégrée le 1er janvier 2017 dans la commune nouvelle de Fillière et fait partie des 34 communes du Grand Annecy.

2    En France, il s’agit d’une procédure de mise en concurrence sur la base d’un texte d’intentions et d’une proposition financière, sans projet dessiné.

3    Les mappes sardes sont une collection de documents cadastraux cartographiques réalisés au début du 18e siècle sur le Duché de Savoie.

4    Site culturel dédié à la découverte de la montagne du Salève.

Intervenants

Maître d’ouvrage : commune de Thorens-Glières (Haute-Savoie)
Maîtres d’œuvre : GBAU architectes ; apu Allimant paysages ; Giraldon, structures ; Nicolas, fluides ; eic2, économistes et OPC ; rez’on, acoustique
Date de réalisation : 2011-2015
Surface : 710 m² (surface de plancher)
Coût des travaux : € 1,9 mio

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