Jacques Hondelatte, maître enchanteur

Arc en rêve, le centre d'architecture bordelais, héberge une exposition consacrée à l’architecte Jacques Hondelatte. Exploration d’une œuvre mystérieuse et poétique.

Rares sont les architectures qui suscitent en nous des émotions qu’on ne saurait expliquer rationnellement. D’abord, on est pris dans une zone de doutes. Puis, sans s’y attendre, on est emporté comme par un tour de magie. On se souvient alors que l’architecture est aussi l’art d’enchanter.

Architecte relativement confidentiel, y compris de son vivant, Hondelatte a peu construit: l’aménagement d’un appartement, quelques maisons, un internat, une collection de petits objets urbains, le centre d’études techniques de la Direction départementale de l’équipement du Sud-Ouest et c’est tout. Ses concours pour le tribunal de grande instance (TGI) et pour l’Ecole nationale de la magistrature à Bordeaux, celui du viaduc de Millau ou encore celui de la mise en insularité du Mont-Saint-Michel ont été à peine plus commentés en dehors des cercles bordelais. Jusqu’à présent, la seule littérature complète sur Hondelatte se résume au livre Des gratte-ciel dans la tête dirigé par Patrice Goulet, qui a fait suite à l’exposition présentée à l’Institut français d’architecture puis dans la grande galerie d’arc en rêve en 1999.

Aujourd’hui, on reparle d’Hondelatte, peut-être parce qu’il était un compagnon majeur pour nombre d’architectes, et non des moindres. Ses amis se nomment Jean Nouvel, Anne Lacaton, Jean-Philippe Vassal ou encore les anciens du groupe culte Epinard Bleu, Frédéric Druot et Duncan Lewis. C’est aussi en écoutant leurs témoignages et en regardant leurs travaux à la lumière de ceux d’Hondelatte que l’on redécouvre peu à peu l’empreinte et l’héritage d’un architecte oublié.

La nouvelle exposition que lui consacre arc en rêve jusqu'au 27 mai 2018 se développe sur trois salles en enfilade. Dans la première, un écran retransmet un film montrant les quelques projets réalisés par Hondelatte. Dans la seconde, une bande-son diffuse une ancienne conférence donnée par l’architecte à arc en rêve. D’une voix douce, il y décrit avec une redoutable précision ses projets. Sans la malice qu’on devine derrière ses commentaires, on croirait presque un architecte ordinaire. Une poignée de dessins produits par ordinateur et soigneusement encadrés sont accrochés ici et là sur les murs. Ces mêmes dessins étaient exposés récemment à la Betts Gallery à Londres: légèrement paradoxal pour un architecte, qui privilégiait justement le dessin assisté par ordinateur pour sa précision et son dénuement graphique. Dans la dernière salle, dessins, photographies et textes issus de ses archives sont déployés sur une table lumineuse. On ne s’en aperçoit que dans un deuxième temps; une double rangée de colonnes de coffrage peintes traverse de biais les trois salles et perturbe cette scénographie très sobre. Félix Beytout et Juan Pérez-Amaya, initiateurs et concepteurs de l’exposition, ont astucieusement emprunté ces colonnes à l’imaginaire d’Hondelatte. Ils nous indiquent ainsi un autre chemin pour revisiter les projets.

Dans l’espoir de résoudre l’énigme, comme dans un jeu de piste, on se met alors à rechercher ces colonnes dans les projets. Dans le plan du niveau 45 de l’appartement Cotlenko réalisé avec Lacaton et Vassal dans le quartier des Chartrons à Bordeaux, une série de huit colonnes est comme jetée en bxiais dans une pièce couverte d’une verrière. L’espace où elles devaient se trouver fait partie d’une enfilade de pièces toutes différentes. Ni salon, ni passage, plutôt un jardin d’hiver, le lieu n’est pas réduit à son usage. Quel aurait été le caractère d’une salle dont le toit vitré est supporté par des colonnes «inutiles»? On ne le saura pas car elles n’ont pas été réalisées. Par l’énigme, l’espace architectural déborde de lui-même, indéfini et généreux.

Dans le projet du viaduc de Millau, les 12 immenses piles rappellent les silos, les tours des centrales thermiques ou encore les piles des plateformes offshore. A rebours des canons esthétiques des ingénieurs des ponts, facilement épris de légèreté et de finesse, Hondelatte propose des grosses piles réalisées en voile de béton mince. Pourquoi de grosses piles ne seraient-elles pas belles? Pour l’architecte, la raison est justement d’ordre statique. Pour faire face aux fortes rafales de vent, la section circulaire a l’avantage de maintenir une axialité fixe. Le tablier serait alors toujours parfaitement stable. Par un jeu très savant mêlant raccourci conceptuel et précision poétique, l’étrange devient évident. Dans un autre projet situé à Niort, Hondelatte est chargé de l’aménagement du centre-ville. Il disperse dans la ville une série d’objets urbains étranges, «mythogènes» dira-t-il. Aux cotés de quatre dragons en bronze massif, «quarante bricoles vénitiennes en laiton laqué bleu et blanc» sont plantées là dans l’espace public de la «Venise verte». Ailleurs, dans le projet du TGI de Bordeaux, les entrées des bâtiments sont marquées par des rangées de grosses colonnes. Patrice Goulet y voit le souvenir d’une «salle hypostyle disparue». Pour un tribunal, la référence est opportune. Une même rangée de colonnes – dont on ne comprend toujours pas la raison - est disposée dans l’espace d’entrée du projet du centre culturel du vin à Bordeaux.

Colonnes, piles ou poteaux d’amarrage urbains, ces objets habitent les projets d’Hondelatte. Obsessions non essentielles, ils sont toujours dessinés avec une précision presque maniaque. Enchanter avec précision, voilà peut-être une description possible de son architecture. Par un chemin de traverse aussi inattendu que précis, l’exposition bordelaise nous informe sur un architecte mué en maître enchanteur. Pour ceux qui doutent encore du pouvoir poétique de l’architecture d’Hondelatte, un détour par l’internat du lycée Gustave-Eiffel, son seul projet réalisé visitable à Bordeaux et malheureusement en très mauvais état, complètera et confirmera l’acuité de l’exposition bordelaise.

Jacques Hondelatte architecte
« chacals comme festivals ou chacaux comme chevaux ? »*

Du jeudi 15 mars au dimanche 27 mai 2018
galerie blanche, ouverture sauf le lundi de 11:00 à 18:00
nocturne le mercredi jusqu’à 20:00
visites commentées les mercredis 9 et 23 mai à 18:30
www.arcenreve.com

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