Fala dans une bulle

propos recueillis par écrit par Marc Frochaux

Le phénomène fala fascine: très jeune, l’atelier portugais est parvenu à se faire connaître internationalement, notamment grâce à son style graphique radicalement naïf. Stratégie consciente, les réalisations qui se terminent peu à peu composent une architecture fortement emprunte de cette esthétique du collage, qui fait vaciller la lecture entre candeur déroutante et poésie onirique.

Les images de l’atelier fala se sont répandues sur les réseaux sociaux comme une traînée de poudre, vous donnant rapidement une petite notoriété qui vous mène à être invités dans des expositions collectives (Pavillon de l’Arsenal, Paris, Biennale de Chicago) et à vous exprimer dans des cadres académiques prestigieux (AA, Londres). Votre site internet ressemble fort à un compte Instagram (format carré, sans texte). Est-ce là la clé du succès?
Non. Cependant, il est vrai que nous sommes obsédés par le rôle de l’image dans la fabrication d’une architecture; nous voyons toutes les productions du bureau, qu’il s’agisse de collages du pré-projet, de photographies des réalisations, mais aussi les plans, les coupes, et même les textes, comme des images autonomes et dignes d’intérêt, toutes au même niveau. Aussi nous voyons tout acte architectural comme un acte de curation. Notre site internet est un outil réflectif, une espèce d’auto-musée en ligne, gratuit et ouvert jour et nuit.

En Suisse, les bureaux rivalisent dans l’emploi d’images de synthèse d’une qualité exceptionnelle ou de photos de maquettes extrêmement méticuleuses. Vos collages, au contraire, inspirés d’un courant plus international, sont simples, «naïfs», et ne visent pas le réalisme. Stratégie Low-cost ou véritable outil d’émancipation?
Nous produisons des images de synthèse et des maquettes lorsque nécessaire, mais elles ne constituent pas le cœur de notre processus. La quête du photoréalisme dans l’imagerie architecturale nous semble au mieux comique, au pire le signe d’un alignement aux pudeurs du marché immobilier. La réussite d’un projet se mesure peut-être à la part d’onirique qu’il réussit à imposer au «réel». En nous attachant à ces images naïves, nous cherchons précisément à maîtriser cette conversion. Un collage ne contient que ce que l’on décide d’y mettre. Il permet de façonner un moment lors duquel la discussion se fait uniquement sur les idées spatiales et architecturales qui nous importent. Le reste est évacué sans que l’image soit incohérente. Le collage est donc à la fois une image qui peut être lue pour elle-même et un outil stratégique dans le développement du projet.

Les plans que vous produisez semblent eux-mêmes infléchis par une exigence d’iconicité: ils ont une qualité graphique indéniable, comme des tableaux, et exploitent un registre formel redondant et facilement identifiable (arcs de cercle, escaliers, triangles,…). Sont-ils destinés prioritairement à la publication ou à l’appropriation?
Cela rejoint la question précédente. Le plan possède toujours ces deux dimensions, et nous refusons de les hiérarchiser. Lorsque l’une des deux prend le pas sur l’autre, le projet est toujours perdant, il nous semble. On ne vit pas dans une pièce carrée de la même manière que dans une pièce rectangulaire, un mur courbe n’a pas la même présence qu’un mur rectiligne. En même temps, aucune de ces options n’est intrinsèquement bonne ou mauvaise, elles peuvent toutes donner lieu à des espaces médiocres, comme à des espaces d’une grande qualité. Le plan est une partition, dans tous les sens du terme.

Il est frappant de constater que les photographies publiées, minimales, épurées, sont rigoureusement similaires aux collages des mêmes projets. Comment se passe la traduction de l’un à l’autre et quelle expérience en tirez-vous?
Les images auxquelles vous pensez sont celles de réalisations destinées à la location à court terme, donc sans client au sens traditionnel du terme. Dans ces projets, nous avons souvent l’opportunité de meubler les lieux, et donc de scruter les limites de la fiction et du rôle des collages. A contrario, lorsque nous réalisons un projet dédié à des clients qui l’occuperont de façon pérenne, les photographies se distancient des portraits de l’espace avant réalisation. C’est un jeu légèrement différent, mais tout aussi instructif pour nous.

Dans un entretien à Tracés, Point Supreme explicitaient comment leur pratique architecturale était liée au contexte de crise d’Athènes . Comment s’ancrent vos projets dans l’environnement de Porto (où fala est établi) et Lisbonne?
Les grandes villes portugaises se remettent de la crise par le tourisme, ce qui a provoqué un attrait soudain pour les tissus urbains vernaculaires de leur centre. Dans ce contexte, nous sommes souvent amenés à redonner vie à des bâtisses abandonnées, et ceci sans toucher aux façades. La répétition des programmes, l’extrême limitation des budgets et la similarité des bâtisses sont des défis permanents, qui façonnent inévitablement notre manière architecturale. Idéalement, nos projets existent à la fois dans ce contexte et indépendamment de celui-ci, ils cherchent plus à y être des questions que des réponses.

Quels sont les architectes qui influencent le plus votre travail?
Probablement Ito, Märkli, Shinohara, Asplund, Siza,… Mais la scène architecturale portugaise a été quelque peu paralysée par l’aura des œuvres de Siza et, dans une moindre mesure, de Souto de Moura. Aucun architecte n’a fait école d’une manière aussi univoque en Suisse dans les dernières décennies, par exemple. Les influences les plus exotiques sont donc les plus précieuses à nos yeux, les plus stimulantes à manier aussi.

La situation économique des architectes au Portugal est délicate, et nombreux sont ceux qui ont choisi l’exil pour cette raison. Après des séjours au Japon et en Suisse, qu’est-ce qui vous a motivé à fonder et poursuivre votre pratique à Porto et comment vous en tirez-vous?
Peut-être avions-nous plus à apporter à la table portugaise qu’à la table suisse, par exemple. Peut-être prenons nous plaisir à nager à contre-courant. Pour sûr, les «exilés» nous ont laissé un certain champ libre… Et il semble que la situation économique est en voie d’amélioration. À l’heure actuelle nous avons une dizaine de projets de différentes importances en chantier, ce qui, pour un bureau de notre taille, est tout juste gérable.

Porto et Lisbonne connaissent un boom de la construction depuis quelques années, dont vous avez su bénéficier. Mais pourrez-vous survivre à la pression lorsque la bulle économique portugaise éclatera?
Aucune idée. Notre métier consiste à composer avec des contraintes, parfois fluctuantes, et nous n’avons aucun attrait pour la prospective économique. Cependant, une large part du boom en question est liée au tourisme, et nous pensons que l’être humain du 21e siècle est essentiellement un touriste – ou l’une de ses variantes (migrant, exilé, expatrié, etc.). Cela pose de vraies questions architecturales qui nous importent plus que les aspects financiers.

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