De l’architecture-sculpture

Editorial du 04/2017

En 1973, un sculpteur grenoblois se lance dans la construction d’une maison-bulle pour lui et sa famille sur un terrain isolé en Ardèche. Aidé par les dessins et conseils de son architecte Claude Häusermann-Costy, il consacre ses week-ends, puis ses vacances, et enfin tous les jours de la semaine à son chantier. Sans adduction d’eau ni d’électricité, à la seule force de ses bras, il découpe, plie, soude les tiges de fers, puis malaxe le béton et l’applique sur son treillis. Joël Unal passe l’essentiel de ces 40 dernières années à la réalisation de son rêve d’architecture : la construction d’une peau souple et courbe qui épouse au plus près les gestes des habitants dans des espaces fluides et continus. 

Au commencement et à l’aboutissement de ce rêve architectural, il y a le corps humain et ses mouvements dans l’espace. Anthropomorphique, organique, onirique et suffisamment affranchie pour pouvoir se soustraire au sacro-saint angle droit, aux normes et à l’industrie de la construction – pour certains, c’en est trop. La maison Unal et d’autres «architectures-sculptures» – ainsi que les nomme le critique d’architecture Michel Ragon – suscitent les quolibets. «Maison barbe à papa», « maison de hobbit » ou encore « maison de schtroumpf », finissent par mettre de côté tout un corpus architectural. Plutôt que de regarder, on a choisi de railler et d’oublier.

Dans la région franco-valdo-genevoise, qui se souvient de Pascal Häusermann, précurseur des maisons-bulles, à qui l’on doit le sauvetage de l’immeuble Clarté ? La fin de sa carrière en Inde, où il a émigré pour poursuivre en vain ses expérimentations architecturales, en dit long. Qui a lu le Manifeste de l’architecture insurrectionnelle de Jean Louis Chanéac ? Et qui se souvient encore de la bulle pirate, happening contre la crise du logement, pluggée sur une barre d’immeuble au Grand-Saconnex ? Daniel Grataloup sait bien que nul n’est prophète en son pays. Il aura fallu la reconnaissance du très prestigieux MoMA et l’acquisition récente de son fonds d’atelier par l’Etat de Genève pour qu’on commence à reconsidérer son œuvre. 

Alors que l’architecture d’après-guerre bénéficie d’un relatif regain d’intérêt, il reste encore à mener un travail de définition du rôle qu’occupent ces « architectures-sculptures » dans l’historiographie des conceptions prospectives de la seconde moitié du 20e siècle. Les contributeurs de ce dossier de Tracés ont été invités à revenir sur les parcours singuliers de ces concepteurs et sur la diversité de leurs travaux. Les récits qu’ils en dressent dévoilent un projet architectural et sociétal collectif qui fait aujourd’hui l’effet d’un pied de nez au conservatisme ambiant.

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