«Ce qui était hier l’agglomération est aujourd’hui la nouvelle commune.»

propos recueillis par Cedric van der Poel

Dans cet entretien, Patrick Heiz, du bureau Made in à Genève, plaide pour un rôle politique accru des communes et la prise en compte des qualités «californiennes» de la Métropole lémanique, une région à forte densité, étendue de manière linéaire au bord de l’eau.

La série Made insubmersible (voir le portfolio ci-dessus) se compose de dix panoramas créés pour le livre Le feu au lac vers une région métropolitaine lémanique, édité en 2006 par Avenir Suisse. Pouvez-vous expliquer le contexte dans lequel elles ont été conçues et le concept sur lequel elles reposent?
Patrick Heiz: Mettre en avant la réalité métropolitaine de la région lémanique: voilà la proposition du Feu au Lac. Nous avons posé la question de l’identité de ce territoire, très fortement influencée par l’omniprésence du lac. Et avons décidé de jeter un regard critique sur cette identité à laquelle on aurait soustrait l’élément dominant qu’est l'étendue d’eau.

Comment avez-vous fait le choix des sites et quels sont les arguments qui ont motivés leurs «jumelages»?
La méthode est a priori simple: en suturant la plaie formée par le lac, nous rapprochons les deux côtes et confrontons deux contextes. Nous sommes ensuite remontés le long de ce nouveau paysage pour offrir une vision globale de la région: des quais urbains à Genève, en passant par l’étendue lausannoise et les pentes du Lavaux pour terminer sur les infrastructures routières menant à la plaine du Rhône. Nous voulions que les jumelages mettent en avant la diversité et la richesse d’une région, au-delà des clichés séduisants de bord de lac.

A l’image de Hauptstadt Berlin d’Alison et Peter Smithson ou de The City in the City – Berlin: A Green Archipelago de Oswald Mathias Ungers et Rem Koolhaas, pour n’en citer que deux, les architectes ont souvent proposé des visions utopistes pour le développement urbanistique de larges régions. Inscrivez-vous votre projet dans ce type de proposition?
Au contraire, il ne s’agit aucunement d’une proposition utopiste, mais d’un regard enthousiaste sur une réalité cachée ou méconnue par ses habitants.

Le livre d’Avenir Suisse militait pour l’effacement des frontières institutionnelles de la région métropolitaine lémanique en faveur d’une politique sectorielle basée sur un espace fonctionnel plus en adéquation avec le cadre de vie de ses habitants. En 2016, dans un article du Temps vous avez pris position en faveur de la création d’une «Willensstadt». Pouvez-vous développer cette proposition?
Le constat d'Avenir Suisse quant à la métropole lémanique dans son ensemble peut s'appliquer aux villes qui forment cette région: une mise-à-jour des institutions à l’échelon communal est nécessaire. Mais pour y arriver, il faut d’abord accepter que les villes ont grandi: ce qui était hier l’agglomération est aujourd’hui la nouvelle commune.
Pour redonner du pouvoir aux villes et à leurs quartiers, deux propositions concrètes: fusionner politiquement les communes voisines qui forment une réalité sociale, et renforcer le rôle de la municipalité dans la gestion de son territoire, aujourd’hui entre les mains cantonales dès que l’on parle d’agglomérations.
Moyen simple de regrouper des destins convergents, la fusion doit se faire «par le haut»: emmenée par un syndic ambitieux, la municipalité n’attend pas d’être en crise pour se saisir des enjeux urbains de son environnement élargi. Elle s’ouvre généreusement à ses voisins immédiats, en proposant une union durable des destins. La «grande» ville doit être humble et aborder les «petites» communes sur un pied d’égalité, avec le statut de partenaires. «Par le haut» parce qu’initiée par des municipaux visionnaires – à ne pas confondre avec «de haut», ou la plus puissante essaie de s’imposer aux autres.
La fusion clarifie une réalité déjà vécue par ses habitants et redonne un élan positif aux ambitions collectives d’une ville. Indirectement, elle met en valeur les spécificités «locales» - chaque ancienne commune venant compléter une constellation de différents lieux de vie. A l’image des cantons de la Willensnation helvétique, mettons en valeur la diversité de villes plurielles, riche de nombreux quartiers à fortes identités. Osons de nouvelles Willensstädte!

Entre le livre d’Avenir Suisse qui préconisait la constitution d’une grande région lémanique et votre proposition de fusion pour une grande commune lausannoise, il se passe dix ans. Votre proposition, beaucoup plus concrète mais plus modeste, souligne-t-elle la difficulté de la Suisse à se repenser? 
Les remises en questions sont effectivement très difficiles dans un pays où les crises sont rares… et où l’on coupe rapidement les têtes qui dépassent. Si les réformes à l’échelon suisse sont d’autant plus difficiles que le pouvoir est souvent entre les mains cantonales, il me semble que l’échelon communal devrait être le point de départ de nouvelles ambitions. A l’heure où le populisme international a le vent en poupe dans des pays où les citoyens expriment par les urnes un ras-le-bol et le sentiment de n’avoir plus rien à dire, la démocratie directe helvétique est une exception magnifique!
Dès que l’on parle de communauté de vie hors du cercle privé (famille, amis), les deux échelles essentielles d’identification et d’appartenance sociale sont d’abord «mon quartier», puis «ma commune». Rares sont les occasions de dire avec la même émotion «mon canton», encore moins «mon agglomération».
Il reste selon moi un espoir de réforme à l’échelle régionale et nationale, comme le souhaitait Avenir Suisse, mais qui devrait impérativement être porté par les habitants des villes, exigeant des municipaux visionnaires et non simples gestionnaires. 

Les principaux pôles urbains du bassin lémanique présentent une candidature commune pour l’organisation du prochain congrès de l’Union internationale des architectes (UIA). La réflexion porte sur l’architecture et l’eau, et donc à l’urbanisation du Léman. Pensez-vous que cette démarche puisse être l’impulsion nécessaire au développement d’une nouvelle et grande vision pour cette région? 
A mon sens, cette démarche va dans le sens de l’acceptation de la région comme une étendue continue, avec des pôles urbains plus ou moins marqués. Mettre en avant le potentiel de densification complémentaire qui se trouve entre ces pôles, le long du lac, dans les agglomérations et les villages: voilà qui est encore trop rarement thématisé. Plutôt que de toujours imaginer la modernité bâtie au travers de pôles «new-yorkais» flanqués de petites tours, j’espère que les débats autour d’un tel congrès puissent mettre en avant les qualités «californiennes» d’une région à forte densité, étendue de manière linéaire au bord de l’eau.

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