Architectes à 24 ans

L’exploit réalisé cet été en Afrique de l’Ouest par trois étudiants en architecture prouve que le rêve de pratiquer le métier ne connaît pas de frontières. Histoire d’un centre communautaire en Côte d’Ivoire, projeté et construit par trois apprentis-architectes.

Comme la plupart des projets d’architecture récents en Afrique, ce récit commence par l’action bienveillante d’une organisation non gouvernementale soucieuse d’améliorer les conditions humaines et le cadre de vie d’un pays comblé d’urgences: la Côte d’Ivoire.

Nous sommes en septembre 2017. Le groupe d’entrepreneurs locaux scout «Les Siamois» et l’ONG «Jeunes en action pour le développement (JADE)», rêvent depuis plusieurs années d’ériger pour la ville du Grand-Lahou, sur le littoral du golfe de Guinée, un centre communautaire voué à la population la plus jeune. Situé dans le quartier de Nzidia à 240 km de la capitale du pays, Yamoussoukro, ce nouvel équipement public a pour vocation d’offrir un nouvel espace de rencontre et d’activités diverses. Comprenant principalement une grande salle de lecture, quelques bureaux et un espace extérieur ombragé, ce premier édifice d’environ 120 m2 s’inscrit dans une politique de régénération de la ville visant à combler et stimuler les aspirations culturelles d’une cité de pêcheurs d’environ 70'000 habitants.

Une première esquisse du projet est sur la table des responsables. Aux allures périurbaines, cette proposition en forme de maison néo-bourgeoise semble sortir du chapeau d’un architecte pour qui la modernité, du moins en Afrique, passe par la reproduction d’un modèle esthétique tendancieusement généraliste. Le principe est simple : faire rêver en faisant abstraction des ressources du territoire et de la réalité quotidienne des habitants.

À quelques milliers de kilomètres de là, en Suisse, à Genève, un étudiant en architecture est interpelé par ce projet publié sur les réseaux sociaux de l’ONG. De retour d’une expérience de travail marquante, un stage d’une année à Berlin chez l’architecte germano-burkinabé Diébédo Francis Kéré, l’étudiant ne doute pas une seconde: il est possible de proposer quelque chose de «mieux». L’information ne tarde à circuler. Deux collègues d’études se joignent à la cause et voilà que pris par leur ambition d’exercer la profession, la première page de leurs vies d’architectes est sur le point de s’écrire.

S’adapter pour trouver sa place
Pour Damien Greder, Luis Peña Torres et Nicolas Tappolet, génération 1993, leur troisième année de Bachelor en architecture vient à peine de commencer. Outre les exercices académiques obligatoires, les trois étudiants s’engagent à l’aveugle dans une aventure professionnelle à la résultante inconnue. L’un des membres du groupe, actif dans l’organisation scout genevoise affidée au groupement ivoirien à l’origine du projet, se lance à la recherche de fonds économiques. Les deux autres «partenaires» élaborent un contre-projet sur la base des quelques informations sommaires reçues de l’ONG.

Au départ, les indications spécifiques du lieu semblent du moins confuses. Le plan de situation, élémentaire, présente quelques annotations auxiliaires vaguement dessinées à la main. Sur ce même plan, une construction existante est maladroitement implantée. L’environnement et les qualités paysagères du site ne sont par ailleurs pas représentés. Pour répondre à tous ces imprévus et aux futures variables inhérentes à la réalisation d’un tel projet, la proposition imaginée par le groupe d’étudiants doit avant tout proposer un modèle flexible capable de s’adapter aux conditions variables d’un tel contexte.

Parmi les prérequis initiaux, deux impératifs: le maintien du budget originel attribué à ce projet et le respect des délais fixés par les autorités locales. Pour la rentrée scolaire 2018, la construction doit être en mesure de recevoir ses premiers occupants. Pris par le temps, les étudiants ne disposent que de quelques semaines pour trouver les ressources financières et présenter leur proposition aux coordinateurs du projet.

Un mur habité sur toutes ses faces
Manquant d’orientation, les apprentis-architectes observent et étudient les modes de construction locaux pour trouver leurs premiers repères. Un élément caractéristique de l’ensemble des structures porteuses de la région les intrigue plus particulièrement: l’unité d’appareillage. Une brique creuse en ciment produite artisanalement sur place. Malgré leur précocité professionnelle, l’emploi de cette unité de mesure universelle, la brique, est remise en question. Dans la majorité des typologies locales, celle-ci n’a qu’une finalité structurelle. Les murs, linéaires, massifs et impénétrables sont revêtus d’une couche à base de ciment, de sable et de pigment et n’offrent aucune qualité à l’ouvrage ni à ses usagers.

Plutôt que de concevoir un projet sur ces mêmes bases, les étudiants tentent de trouver un nouvel arrangement constructif à cette brique de parpaing ou "brique de 12" selon les codes locaux. Les briques sont disposées alternativement à 45 degrés pour conférer au mur une double fonction: créer des assises publiques protégées du soleil vers l’extérieur et offrir des étagères à toutes fins utiles vers l’intérieur. Ce dispositif propose également de résoudre les contraintes d’illumination naturelle et de ventilation par un simple geste : des fentes verticales et perméables sont dissimulées dans chacun des plis du bâtiment pour assurer l’habitabilité optimale du lieu. Tout en conservant l’aspect solide des constructions environnantes, ce dispositif mural «invite les usagers à s’approprier de toutes ses faces».

Quant au programme, il ne s’agit pas d’instaurer un nouvel ordre fonctionnel mais plutôt d’emprunter et de renforcer celui des constructions traditionnelles ivoiriennes. Ainsi, l’espace principal est disposé au centre du projet et les fonctions secondaires aux angles du volume principal. Seuls l’accès et les ouvertures méticuleusement étudiées décentralisent l’homogénéité du projet tout en s’inscrivant dans l’équilibre et les proportions mesurées de l’ensemble. La toiture, une charpente ventilée à deux pans, recouvre les volumes et définit la terrasse périmétrale ombragée. La version revisitée du projet, une petite oasis pour la culture, est maintenant prête à voir le jour.

Toutefois, une dernière difficulté doit être surmontée: parmi les nombreuses personnes concernées par cette maison de quartier, qui peut faire confiance à de jeunes étudiants «exotiques et inexpérimentés»? Coup du destin, cette figure ne tarde à émerger. Professeur en philosophie au Lycée Moderne Dominique Ouattara de Kong, M. Aly Badra Ladji Coulibaly, coordinateur du projet, perçoit la nouvelle esquisse comme une opportunité pour instaurer une nouvelle méthodologie de travail au sein de la main-d’œuvre locale. Le projet n’est pas simplement une nouvelle pièce urbaine mais est perçu comme un moteur d’action pour régénérer les dynamiques ouvrières de la région. Une œuvre à même d’offrir une plus-value professionnelle aux artisans engagés dans la construction d’un tel ouvrage. La version définitive est acceptée à l’unanimité par l’équipe de bénévoles et tuteurs du projet.

Les relations humaines comme moteur du projet
Pour garantir l’exécution de l’ouvrage, les étudiants accompagnent le dossier de plans d’un manuel de construction. Il est nécessaire pour eux de s’assurer que le processus de mise en œuvre porté par les ouvriers ivoiriens suive à la lettre les prérequis du projet. Mais leur ambition va encore plus loin. Cet ensemble de plans et de documents est insuffisant. Ainsi, faisant appel à leur seule expérience de chantier, l’intuition, une idée les pousse soudainement vers ce qui à terme sera la décision déterminante du projet: se rendre sur place pour participer à la construction de l’édifice, et ainsi permettre d’adapter le projet aux conditions contextuelles jusqu’ici vaguement identifiées.

Ce pari s’avère déterminant. Maquette de travail en main, les architectes découvrent le site réel du projet en juillet 2018. Plusieurs surprises émergent immédiatement. Bien que le projet suive une trame orthogonale ordonnée, les fondations à moitié terminées présentent quelques imprécisions géométriques à rectifier. Le paysage, la grande inconnue, s’ouvre à eux et le projet ne tarde pas à en tirer parti en reconfigurant les ouvertures des bureaux. Les détails, impossibles à maîtriser lors des échanges à distance, se concrétisent avec le savoir-faire des artisans locaux. Grilles des fenêtres, montures des portes, calepinages des murs, sous-face de la toiture… chaque partie du projet est issue d’un dialogue entre les jeunes apprentis et l’ensemble de la collectivité ouvrière locale. Les détails ne sont plus le résultat d’un assemblage de matériaux divers mais l’aboutissement de dialogues collaboratifs. Les étapes s’enchainent, et les trois auteurs du projet, accompagnés en intermittence par des scouts et des membres de l’ONG, se relaient tout au long de l’été pour assurer l’exécution du bâtiment. En septembre 2018, tel que prévu par le calendrier, le bâtiment est achevé.

Créer ses opportunités pour exercer le métier
Inaugurée il y a quelques semaines, cette «maison connectée des savoirs», son appellation officielle, devrait recevoir prochainement une donation de 2'500 volumes en libre-service. De plus, si les supports financiers s’enchainent, deux bâtiments complémentaires avec des salles de classes et des locaux administratifs devraient compléter le développement urbain de ce secteur. L’idée, à terme, est de créer sur cette parcelle vide un centre scolaire multigénérationnel au service de toute la collectivité. Espérons que les promesses et les engagements des autorités ivoiriennes et de ses partenaires suivront le chemin tracé par ce premier refuge de quartier.

Quant à Damien, Luis et Nicolas, les trois auteurs de cet exploit, leur ambition ne s’arrête pas là. Ils souhaitent poursuivre dans cette voie en développant l’été prochain des ateliers de construction in situ dédiés à la formation d’une main-d’œuvre locale de qualité. Pour eux, nul doute que pour exercer en tant qu’architecte, il faut se créer ses propres opportunités. Quelle que soit l’issue de cette nouvelle aventure, nous continuerons de suivre leurs parcours, pour peut-être un jour parler d’eux comme une nouvelle génération d’architectes pour qui les opportunités de travail et le rêve de pratiquer l’architecture n’ont plus de frontières.

Biographies:

Damien Greder
Né le 13 novembre 1993 à Genève. Bachelor de l’Académie d’Architecture de Mendrisio (AAM) en 2018. Poursuit un cursus de master (EPFZ).

Luis Peña Torres
Né le 30 juin 1993 à Bogota (Colombie). Bachelor de l’Académie d’Architecture de Mendrisio (AAM) en 2017. Poursuit un cursus de master (AAM).

Nicolas Tappolet
Né le 9 juin 1993 à Genève. Diplômé de la Haute École d'Ingénierie et d’Architecture de Fribourg en 2018. Travaille actuellement à Genève.

Regroupés sous le nom de :
www.hypothesis-atelier.ch

Données du projet

PARTICIPANTS AU PROJET

  • Maître d’ouvrage : Groupe scout Les Siamois / ONG Jeune en action pour le développement (jade) 
  • Architecture : Damien Greder, Luis Peña Torres, Nicolas Tappolet
  • Supports : Arch. Luca Astorri, Ing. Valeria Gozzi, Arch. Jaime Herraiz Martìnez, Ing. Luc Tappolet
  • Bénévoles - Côte d’Ivoire : Aly Badra Ladji Coulibaly (coordinateur), Sergio Doffou, Odilon Doundembi, Georges Kouamé, Affi Olless, El Hadj Ouattara, Laurent Zonte, Émile Meletchi.
  • Bénévoles - Suisse : Lola Biro-Levescot, Tabatha Haefliger, Paul Masset, Eloise Micheli, Carline Preti.

BÂTIMENT

  • Lieux : Côte d’Ivoire, Grand-Lahou, quartier de Nzidia
  • Appellation officielle : Maison connectée des savoirs
  • Programme : Grande salle de lecture pour environ 2500 volumes, trois bureaux, une cuisine d’appoint, un sanitaire et deux espaces ombragés extérieurs.
  • Surface : 122 m2

DATES

  • Recherche de fonds : Septembre 2017 - Juillet 2018
  • Projet : Février - Septembre 2018
  • Réalisation : Juillet - Septembre 2018

COÛTS

  • Coût de construction : 26’000 CHF

DATE DES VOYAGES

  • 9 au 22 juillet :  Damien Greder et Luis Peña Torres
  • 28 juillet - 19 Août : Lola Biro-Levescot, Tabatha Haefliger, Paul Masset, Eloise Micheli, Carline Preti, Nicolas Tappolet

Sujets:

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